Les Mésaventures de Matt ; Chapitre 2 : Dilemme

Cinq années s’écoulèrent. Matt était entré depuis bien longtemps au collège et sa relation avait bien évolué avec Ismilla, au point qu’ils étaient devenus très bons amis.

Cependant, celles avec son père s’étaient petit à petit dégradées. Peu de temps après la visite de Drenkar, Ulrich s’était retranché dans ses quartiers, embarquant avec lui une trentaine de personnes avec qui il s’entraîna sans relâche.

Lorsque Matt eut dix ans, il remarqua que les assauts des humains étaient de plus en plus fréquents, et de plus en plus violents, au point qu’il n’était pas rare que son père revenait des remparts avec des blessures supplémentaires. Craignant pour sa vie, Ulrich décida alors qu’il était temps pour Matt d’apprendre à se défendre. Il le soumit à un entraînement rigoureux tous les soirs après l’école, au point parfois que des disputes éclataient entre le père et son fils. Ismilla, inquiète de la tournure que prenaient les événements, décida contre l’avis de tout le monde de participer elle-aussi à l’entraînement, en vue de protéger ses parents et les gens qui comptaient pour elle.

Puis vint ce jour très particulier d’été, peu de temps après que Matt ait fêté son douzième anniversaire.

***

Le lendemain d’un assaut humain composé d’une soixantaine d’hommes, Drenkar revint frapper à la porte de la maison d’Ulrich.

Balon ouvrit. « Maître Drenkar ? Seigneur ! Que vous est-il arrivé !? »

Le coyote était recouvert de bandages. Pire encore, une de ses jambes avait été amputée, remplacée par une prothèse mécanique. « Rien d’important… J’ai besoin de parler à Ulrich. Dis lui que c’est urgent.
T-tout de suite, Maître. »

Balon marcha d’un pas rapide en direction de la salle de méditation, où s’étaient réunis Ulrich, Matt, Ismilla et une dizaine de guerriers de très haut niveau. Le serviteur se rapprocha discrètement de son maître pour ne pas déranger les autres, puis murmura. « Maître, Drenkar est à la porte et demande à vous voir. »

Ulrich fronça les sourcils. « Dis-lui que je ne veux toujours pas le voir.
C’est assez urgent… Et il est assez mal en point si vous voulez mon avis. »
Ulrich ouvrit les yeux, une lueur d’inquiétude traversa son regard. « Je… J’arrive tout de suite. » Il se leva, puis vit que certains regards étaient tournés vers lui, dont celui de Matt. « Restez ici et continuez de méditer. Je reviens tout de suite. »

Matt voulut se lever pour le suivre, ayant tout entendu, mais Ismilla posa sa main sur son épaule et fit signe de ne pas y aller. Matt grimaça.

***

Fulminant, Ulrich ouvrit la porte. Toute trace d’énervement fut instantanément remplacé par la surprise en voyant l’état dans lequel était son ami. « Drenkar !? Mais qu’est-ce qu’il s’est passé ?
Je t’expliquerai à l’intérieur. Tu me fais entrer ?
Euh… Eh bien… Bien entendu. Entre, entre. »

Les deux démons s’installèrent dans le salon. Balon entra quelques secondes plus tard avec le nécessaire pour boire.

« L’assaut d’hier… C’était un piège.
Un… Piège ? Mais ils étaient soixante ici !
Et chez moi ils étaient trois-cent. On a réussi à les repousser, mais ça n’a vraiment pas été facile, crois-moi. »

Ulrich se saisit de son verre et but une gorgée pour tenter de se calmer. « Mais… Combien ?
Plus de cinq-cent. »

Un long silence s’installa dans la pièce. Ulrich tenta tant bien que mal d’essayer de calmer sa détresse, mais cinq-cent démons morts en une journée, c’était impensable !
« Ils ont enfin compris que s’attaquer aux plus faibles est une tactique viable. S’ils franchissent le mur, ça en sera fini de la Ville-Frontière. » expliqua calmement Drenkar.

Ulrich tremblait comme rarement. Son nom et sa réputation n’étaient plus aussi dissuasifs qu’avant. Sans compter leur puissance…

« Il n’est pas trop tard pour le faire, Ulrich. Certes, ça sera plus difficile maintenant qu’il y a cinq ans, mais il nous reste encore un peu de temps. Anéantissons-les, et on pourra enfin vivre en paix. Matt aussi pourra vivre en paix. »
Ulrich était incapable de dire quoi que ce soit. Ses pensées étaient confuses. Devait-il vraiment en arriver là ?

Ulrich sursauta lorsque Drenkar posa sa main sur son épaule. « Je retourne là-bas. On a encore pas mal de blessés à soigner et si ça se trouve, ce n’était qu’une première vague. Quand tu te seras décidé, appelle-moi. »
Ulrich hocha maladroitement la tête.
Drenkar posa sa main sur l’épaule de Balon. « Merci pour le verre. » Puis il sortit de la pièce.

Le serviteur accompagna le coyote vers la sortie, puis retourna auprès d’Ulrich, qui ne savait plus quoi penser.

***

Matt se sentit particulièrement inconfortable tout au long de la soirée. Il voyait que son père était préoccupé, mais ne savait pas si c’était une bonne idée de lui adresser la parole ou non.
Le lendemain, après une matinée à hésiter, Ulrich prit son téléphone.

« Drenkar… On va le faire.
Parfait. Je te rejoindrai avec la moitié de mon armée demain matin. Prépare un maximum de personnes et de vivres. Le voyage va être long. »
Ulrich respira un grand coup. « D’accord. On va faire ça. »
Après avoir raccroché, il ferma les yeux deux minutes, pensant à ce qu’il se préparait à faire. C’est pour le bien de tous. C’est pour le bien de Matt.

Il composa le numéro des chaînes de télévision et demanda à lancer un communiqué d’urgence.

Toute la soirée, des messages de mobilisation furent diffusés. Tout le monde devait être prêt au combat pour le lendemain, à l’exception des enfants et des plus faibles, qui garderaient et défendraient la Ville-Frontière. Les citoyens de l’intérieur des terres allaient eux aussi être mobilisés en ville, histoire de parer à toute éventualité d’assaut surprise.

***

« Papa ? »
Ulrich leva la tête et se retourna. Matt venait d’entrer dans la salle de méditation. L’inquiétude pouvait se lire sur son visage.

« On va vraiment faire ça ? »
La mine d’Ulrich s’assombrit. « Il le faut. Tant que l’écart de pouvoir joue en notre faveur, on doit frapper. »

Une grande détresse s’empara du garçon. « Mais c’est insensé ! On ne sait même pas combien ils sont !
C’est vrai… Cependant, on ne peut plus patiemment attendre, autrement un de leurs prochains assaut risque d’être leur dernier.
Mais… Mais… »
Voyant l’inquiétude de son fils, Ulrich se voulut le plus rassurant possible. « Ne t’inquiètes pas. On a la force de frappe. On y arrivera bien. »
La tentative d’Ulrich s’avéra vaine. « Laisse-moi venir avec toi au moins ! Je peux tout à fait me battre, maintenant ! »

Le démon grimaça. Il savait déjà que la conversation prendrait cette tournure et visiblement, elle était arrivée pile au moment où il l’attendait. « Non, Matt. Tu n’es pas encore prêt. Au ton niveau, tu ne pourrais battre qu’un seul de ces humains. Et encore, ça ne serait pas sans blessures. C’est beaucoup trop dangereux.
Mais…
Pas de mais qui tienne. Tu resteras ici et tu continueras à t’entraîner auprès de Balon et Ismilla si tu le veux. Mais pour ce qui est de m’accompagner, c’est niet. »

Toutes les émotions négatives possibles et imaginables traversèrent l’esprit du garçon.
« Ne t’inquiètes pas, je reviendrai en vie. On frappera vite et fort, crois-moi. »

***

Ulrich partit le lendemain avec Drenkar et une armée d’une centaine de milliers de démons. Matt passa les jours qui suivirent dans la plus grande inquiétude, incapable de s’enlever de la tête l’idée que quelque chose de mal était en train de se produire.
Puis, deux semaines après son départ, Ulrich revint. Le nombre de soldats était considérablement réduit et le moral était au plus bas.

***

Les porte du manoir s’ouvrirent. Matt, qui avait attendu son père à l’entrée depuis maintenant une heure, sentit la plus grande des détresses le parcourir.

Ulrich semblait en pleine forme physiquement, mais son regard témoignait de tout autre chose.
« Pa… Pa ? »
Ulrich leva la tête en direction de son fils, puis se précipita sur lui pour le prendre dans ses bras et pleurer comme jamais Matt ne l’avait vu pleurer.

***

Pendant les deux semaines qui suivirent, Ulrich ne quitta pas sa chambre. Ses forces l’avaient quitté. Il passa des journées entières à pleurer et à dire qu’il était désolé.

Il lui fallut plusieurs mois avant qu’il ne révèle à Matt ce qu’il s’était passé. L’éradication de l’humanité avait bien eue lieu et avait rencontré un succès résonnant, mais le prix à payer avait été des plus lourds.

Ulrich avait vu nombre de ses camarades tomber au combat. Des gens qu’il connaissait bien étaient morts sous ses yeux et il s’était vengé contre tellement d’humains qu’il en avait perdu le compte. Hommes, femmes… Enfants… Tous sont tombés sous ses coups. Il avait été forcé à piller des maisons pour permettre à ses troupes de survivre.

Mais le plus cruel avait été de devoir détruire des orphelinats entiers. À chaque fois que l’une d’elles brûlait, il avait eu la sensation qu’une partie de son être disparaissait. Il ne pouvait s’empêcher de ressentir de l’empathie pour les familles des victimes, au point que passé le second village, il avait manqué par deux fois de se faire tuer. Drenkar l’avait sauvé, mais c’était aussi et surtout la pensée que Matt l’attendait à la maison qui lui donnait la volonté de poursuivre le combat.

Matt écoutait le récit avec attention et tristesse, comprenant enfin ce que son père avait vécu pour pouvoir lui offrir un avenir meilleur. Ce jour-là, il jura à son père qu’il saisirait cette opportunité et le rendrait fier.

Ulrich prit Matt dans ses bras, pleurant comme rarement.

Chapitre 3

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