Leo Davis [Fr] Chapitre 1 : Le Garçon qui est Mort Trop de Fois

« Cinq… »

Leo observa ses alentours. Il n’était visiblement plus dans son monde. Bon… Eh bien je suis très probablement mort. Super… Au moins cette théorie expliquait les petits picotements qu’il avait ressenti quelques secondes avant d’arriver ici.

Derrière lui, il n’y avait que l’étouffante obscurité tachetée par ce qui semblait être l’éclat de plusieurs étoiles lointaines. Idem sur ses côtés, au dessus de lui et, étrangement, même le sol semblait être quasi inexistant à l’exception d’un petit sentier blanc faiblement lumineux et illogiquement sinueux menant vers cette drôle de petite maison… Comme si la personne qui avait imaginé ce lieu avait voulu planter un vignoble céleste, puis avait eu la flemme de planter ne serait-ce qu’un pied… Ça ou bien il avait déjà bu le vin céleste quand il avait voulu tracer le chemin et que sa notion de droit était différente de celle du commun des mortels1.

« Quatre… »

Leo remarqua qu’il pouvait respirer. Dans ce qui semblait être le fin-fond du cosmos ou il ne sait quoi, cela était plutôt surprenant. Mais bon, il y avait une maison devant lui, donc, franchement, tout était possible, même un très-probablement-mort qui respire. En tout cas, ce lieu sentait la tarte aux pommes.

Le garçon considéra ses options : soit il restait planté là à ne rien faire et ne pas savoir ce qui se passait, soit il allait en arrière, vers cette incertaine obscurité. Mais à quoi bon ? Il n’y avait visiblement rien. La seule option restante était de suivre le sentier, d’entrer dans la maison… et potentiellement goûter à la tarte aux pommes de la Mort.

« Trois… »

Et pourquoi ne pas sauter ? Il était dans ce qui semblait être une zone inter-dimensionnelle ayant de vagues relents spatiaux. Peut-être que la gravité différait ! Il pourrait potentiellement bondir tel un cosmonaute à la surface de la Lune ? Ça va être fun ! Il essaya. Pas une seule variation dans sa manière de sauter. Pas d’envol. Rien. Juste un saut tout ce qu’il y avait de plus banal et une réception un peu hasardeuse qui fit qu’il manqua de tomber. Pffff…

« Deux… »

Leo se décida donc de marcher vers cette drôle de petite maison. Elle semblait provenir d’un temps lointain… Ou au moins d’une campagne lointaine. Ses murs à l’armature en bois très présente étaient renforcés par un torchis étonnamment bien conservé et sa toiture en chaume lui offraient un charme pittoresque indéniable.

« Un… »

Y’a bien une voix depuis tout à l’heure, je me plante pas. Il lui semblait bien avoir entendu quelque chose depuis qu’il était arrivé, mais maintenant qu’il était devant la petite porte en bois, il en était certain. Quelqu’un comptait. Mais pourquoi ? La seule chose qu’il y avait à faire était d’entrer, malgré le doute et une certaine appréhension qui commençaient à s’installer. Le ton de la voix qui comptait semblait…. Exaspéré. Ou avec un peu de chance légèrement fatiguée.

Malgré cette peur, il prit le temps d’observer la petite poignée ronde, qui contrastait fortement avec le reste du bâtiment. Ses dorures et ses gravures n’avaient rien à envier au plus joli des palais. Malheureusement pour elle, elle faisait tache dans ce cas. La mettre sur une porte en bois ancien était du gâchis et une faute de goût évident !

« Uuuuuuun… ? »

… Mais l’heure n’était plus aux tergiversations pour le décorateur du dimanche. Il lui fallait percer ce mystère. Il lui fallait tourner cette élégante et pitto… Cette poignée et entrer dans cette maison ! Leo, inspira fortement. Réunissant tout son courage, il posa sa main sur la poignée, la tourna et … À peine eut-il entrouvert la porte qu’un homme l’attrapa par le col et le traîna vers le centre de la pièce. « Toi ! Comment oses-tu me faire un coup pareil !? » L’homme semblait passablement énervé. Furieux même.

« Euh… Oui ? Non ? Bonjour ? » Leo, surpris par ce changement radical d’ambiance, ne savait comment réagir. L’homme semblait lui en vouloir.

« Cela fait à peine une minute que tu es parti que déjà tu reviens !? Tu me prends pour quoi ? Une pharmacie magique ? Un… Dieu… Qui n’a que ça à faire ? Et puis quoi encore !? »

Une minute ? Mais je ne vous ai jamais vu auparavant ! Leo pensa-t-il, mais il n’osa le dire à voix haute de peur que cet hurluberlu ne l’étripe de ses fortes mains.

L’homme continua : « Non parce que je veux bien que tu meures de temps à autres, mais deux fois d’affilée ? Combien de fois t’ai-je répét… » Il s’arrêta net, comme s’il venait de se souvenir de quelque chose en voyant le regard effrayé et confus de l’adolescent. La fureur visible dans ses yeux sombres laissa place à l’ennui «  Ah ben oui, c’est vrai. Tu ne sais pas qui je suis, correct ? »

Leo n’avait pas d’autre choix que de répondre. Les mots étant coincés dans sa gorge, il ne put que hocher de la tête.

« Stupide principe à la noix… » L’assaillant relâcha son emprise sur le garçon et recula de deux pas. Leo put enfin clairement le voir : un homme d’une trentaine d’années à la peau mate et au visage usé. Il avait des cheveux noirs mi-longs finissant en une petite queue de cheval et un bouc finement taillé, vêtu d’une veste noire abritant une chemise blanche et un pantalon noir à la coupe parfaite. Ses chaussures noires en cuir étaient elles aussi parfaites et d’une de ses poches ressortait une chaîne en argent, parfaitement entretenue. Probablement celle d’une montre à gousset si l’on se fiait à ce look de parfait gentleman venu d’une toute autre époque.

Le garçon était admiratif devant tant de prestance et de perfection, regrettant presque de n’être habillé que d’un simple jean usé, d’une doudoune au motif douteux et aux baskets quelque peu mal en point. Sur le moment, il avait également honte de ses cheveux bruns désordonnés et de sa petite moustache mal rasée qui allaient mal avec son visage légèrement rond. S’il avait su qu’il allait rencontrer une Mort aussi fringante, il aurait veillé à être un peu plus présentable… Et dormir un peu, parce que les cernes sous ses yeux verts étaient tellement visibles que l’on aurait dit des valises.

Reprenant peu à peu confiance en lui, Leo réussit à demander « Hum… Où suis-je ? Et qui êtes-vous ?

— Ah, des questions classiques. Je vois que tu ne changeras jamais. » L’homme se dirigea vers un fauteuil à l’allure fortement confortable, installé devant l’âtre d’une cheminée ancienne. En face de lui se trouvait un autre fauteuil à l’allure tout aussi accueillante bien que visiblement moins usée. Il pointa ce dernier du doigt et dit, avec une légère pointe d’exaspération : « Assieds-toi, je sais que tu vas en avoir besoin. »

Leo avança et observa un peu son environnement. La pièce était assez grande, composée principalement d’étagères abritant de nombreux ouvrages rangés avec un soin tout particulier. La lumière provenait de lampes à pétrole posées sur des tables réparties un peu partout. À sa grande surprise, il pouvait voir un poste de télévision trôner dans un angle, mais son design semblait venu d’un autre temps. La lucarne était petite et faisait partie d’un bloc en bois assez massif, bien que relativement petit. Visiblement, cet homme était coincé dans le passé… Ceci dit, ça lui conférait un petit côté moderne, comme s’il était un hipster sous sa forme finale ou un adepte de steampunk.

Leo prit sa place dans le fauteuil et observa son hôte qui sortit deux verres et une bouteille, qu’il posa sur la table qui les séparait. « J’imagine que tu as soif, étant donné que tu n’avais pas hésité à me demander de l’eau tout à l’heure. »

L’homme avait raison. Cela faisait depuis le déjeuner que Leo n’avait pas bu et sa dernière course l’avait quelque peu assoiffé. « Euh… Oui. S’il vous plaît. » Puis il ajouta. « Sans trop vouloir m’avancer… Il vous reste de la tarte ? » L’odeur de la pièce avait creusé son estomac.

La Mort lui fit une grimace exaspérée. « Tu m’aurais demandé ça il y a deux minutes, tu t’en serais pris une de l’autre catégorie… Et non, tu as tout fini tout à l’heure. »

Le garçon était quelque peu déçu. La Mort lui versa un verre d’eau, que Leo but cul sec. Il se servit une seconde fois, puis posa son verre sur la table. Le silence se faisait de plus en plus pesant. Ce fut au moment où il fut détendu que l’homme se mit à parler : « Je vais te la faire rapide : je suis Stan et tu es mort. »

Leo manqua de cracher le peu d’eau qui lui était resté en bouche.

« J’ai bien fait de te laisser finir de boire cette fois. Il y a quelques minutes tu m’avais recraché toute ton eau dessus et j’ai du me changer…

— Non, mais je m’en doutais que j’étais mort, mais vous auriez pu l’annoncer de manière un peu plus… » Leo hésita. « Moins directe ! »

La Mort leva un sourcil, ce qui remit le garçon à sa place. Il reprit une nouvelle fois ses esprits et demanda. « Donc attendez… Um, Satan… Vous me dites que je vous ai craché au visage il y a quelques minutes, mais je ne vous ai jamais vu !

— D’une, je m’appelle Stan, pas Satan. Merci de ne pas refaire l’erreur encore une fois. Et de deux, tu m’as déjà vu pour la simple et bonne raison que tu as aussi trépassé il y a à peine cinq minutes. »

Leo était encore plus perdu. « Je… suis mort une seconde fois ?

— Techniquement, tu as déjà passé l’arme à gauche 131 313 fois. »

Le cerveau du garçon mit quelques secondes à faire passer l’information comme quoi 131 313 était un gros chiffre. À y regarder de plus près, on pourrait imaginer que le cerveau droit, le cerveau gauche et ceux de devant et de derrière étaient en train de rentrer en conflit pour savoir quelle réaction avoir. Après concertation, ils optèrent pour le rire. « Heheh… C’est marrant, ça fait trois fois treize…

— C’est surtout trois fois trop, oui ! En plus ce n’est mathématiquement pas correct. » Stan émit un soupir avant de se poser plus confortablement dans son fauteuil. « Tu comprends pourquoi je me suis énervé tout à l’heure ? À chaque fois que tu meurs, tu arrives ici. Et à chaque fois, tu réagis de la même manière. Et à chaque fois je suis obligé de t’expliquer les mêmes choses, encore et encore… J’aimerais bien ne pas avoir à me répéter, surtout quand je viens de faire le même discours il y a à peine quelques minutes. Ça devient lassant à force, tu sais ?»

Il se pencha, prit son verre, y versa de l’eau qu’il transforma en liqueur d’un claquement de doigts et but une gorgée avant de grimacer et de reprendre. «Écoute… Pour faire simple, imagine que chaque action que tu fais a des conséquences. Tu hésites entre deux paquets de céréales ? Eh bien dans le premier cas tu en as pris un et dans le second tu as pris l’autre. Félicitations, tu viens de créer deux réalités légèrement différentes, mais toutes deux existantes ! Maintenant imagine qu’à chaque fois que tu manques de tomber ou que quelque chose de mortel a manqué de peu de t’arriver. Dans un autre monde tu es tombé ou tu es mort. Je pense que tu vois où je veux en venir ? »

Le garçon pensait avoir compris « Vous êtes la personne qui fait que je choisis mon paquet de céréales ? »

Stan se rapprocha et lui colla une tape à l’arrière la tête. « Crétin ! » Il se rassit. « Non. Les décisions sont de ton ressort, aussi défaillant soit ton libre-arbitre. Et ce n’est fort heureusement pas moi qui m’occupe de séparer les différents plans de réalité quand il s’agit de choix, sinon je deviendrais fou. Moi, mon but, c’est de faire en sorte que tu finisses ta vie de façon naturelle et donc pour ça je dois créer autant de réalités alternatives que possible. Celles où tu n’as pas connu un triste sort.

— Et ça veut dire que pour cette histoire de pot de fleur…

— Oui. Tu as réussi à mourir écrasé par un pot de fleur dans une réalité alternative. » conclut-il, sans détours.

Tu parles d’une mort débile… Leo avait réussi tant bien que mal à se détendre et trouvait même la vision d’une de ses morts amusante. Cependant une question lui venait en tête « Mais… Comment faites-vous pour m’empêcher de répéter les événements ? »

Un sourire se dessina sur les lèvres de la Mort. « Alors en fait c’est bien simple : lorsque tu arrives ici, je te répète plus ou moins ce que je te dis là et selon que tu veuilles continuer à vivre ou non – ça arrive que certaines personnes refusent – je remonte légèrement le temps avant le moment de l’accident. Lorsque tu reviens dans ton monde, tes souvenirs de ma rencontre restent jusqu’au moment où tu évites le drame. De là, ta mémoire efface tout ce qui me concerne et qui concerne ta vie précédente et tu continues comme si de rien n’était. »

L’explication était suffisamment simple pour que Leo comprenne, mais cela soulevait une nouvelle question « Mais pourquoi ne pas tout simplement laisser nos souvenirs intacts ? Ne serait-ce pas plus simple pour vous ? »

Le sourire de Stan s’élargit, mais fut mêlé d’une très faiblement perceptible pointe d’amertume « J’aime bien le fait que tu te préoccupes de ma santé mentale Leo, mais tu imagines bien que si l’humanité se souvenait de mon existence, beaucoup s’amuseraient à se tuer volontairement pour me payer une visite ou bien ils feraient encore moins attention à leurs actions !J’aurais une charge de travail beaucoup trop importante et tu imagines bien que j’aimerais bien me détendre de temps en temps. Surtout vu ton cas… 131 313 morts et tu as quoi ? 17 ans ?

— 18 dans deux semaines, monsieur.

— Certes. Tu es un cas vraiment spécial et même si je t’apprécie beaucoup, je commence à en avoir assez de devoir sauver ta peau près de vingt fois par jour. »

Wow… Autant de morts ? Je me demande comment j’y arrive… Leo se mit à considérer les options. « N’y a-t-il pas quelque chose à faire ? Je pense pouvoir me sauver tout seul si les moyens m’en sont donnés. »

Le sourire de Stan s’effaça, laissant place à un froncement de sourcils. Il mit sa main devant sa bouche et se mit à réfléchir « Huh… On ne me l’avait jamais posée, celle-là… » Il souffla. « Eh bien, il serait possible que je t’aide… » Ses yeux se plissèrent, tournés vers le feu. « Cependant, cela aurait des conséquences assez lourdes que je ne peux encore mesurer… » Puis ses yeux revinrent fixer ceux de Leo. « Et vu que de toutes façons tu ne vas pas t’en souvenir une fois que je t’aurai sauvé, je peux tout te dire. »

Stan se leva de son fauteuil et commença à marcher en cercles au centre de la pièce tout en faisant de vagues gestes de la main. « Vois-tu, seule ta vie la plus méritante, la plus pure parmi les cent plans de réalité qui entourent celui-ci, peut obtenir des pouvoirs capables de faire le plus grand bien au monde. En ce qui te concerne, là, tu es presque un bon candidat, mais tu n’es pas assez pur pour que je puisse te les donner, et avant que tu ne dises quoi que ce soit, tu sais très bien que tu es trop fermé au monde et que tu es encore trop jeune pour les mériter… »

Il s’arrêta. Sa réflexion se fit plus intense, au point qu’il ne s’adressait plus à Leo, mais à lui-même. « Et si je… Non, les conséquences seraient terribles… Quoique, on n’en sait rien, si ça se trouve ça va l’aider à grandir et je pourrai enfin… » Il se tourna vers Leo, qui le regardait d’un air intrigué. « Tu sais quoi ? Reste ici. Je vais m’occuper de quelque chose et je reviens » L’homme tourna les talons vers une porte en bois située au fond de la pièce à l’aspect étrangement moderne, l’ouvrit, puis disparut.

***

Stan marcha d’un pas assuré dans le couloir, à la recherche non pas d’une porte en particulier – le couloir s’étendait à l’infini et il y avait autant de portes que de réalités parallèles – mais d’une porte blanche. Marron, marron, marron, marron, marron… Toutes se ressemblaient désespérément… Ah tiens, non, celle-la est… noire ? Cela faisait bien trop longtemps qu’il n’en avait vu. Et aussi près ? Qu’y avait-il derrière ? Même l’entité ne souhaitait le savoir. Ça ne devait pas être bien joli à voir en tout cas. Il pressa le pas. Marron, marron, marron, marron… Rouge… Stan fronça les sourcils à la vue de cette dernière. Cette couleur raviva en lui de bien désagréables souvenirs. Un dieu avait vraisemblablement trouvé la mort il y a peu et il ne voulait très certainement pas savoir qui se trouvait derrière. Il continua. Marron, marron, marron, marron… Ah ! Voilà une blanche ! Il s’arrêta, respira un grand coup et frappa.

« Euh… Entrez ? » Dit la voix derrière la porte, qui ne s’attendait visiblement pas à ce qu’un visiteur vienne. Stan prit la poignée, ouvrit et tomba sur une pièce dégageant des relents de modernité quelque peu effrayants. Les meubles étaient blancs, leurs formes épurées et en lieu et place d’une grande bibliothèque se trouvait un livre électronique, posé sur une table blanche devant une cheminée artificielle au feu en papier coloré. L’absence de véritables odeurs conforta le dieu dans son malaise grandissant.

L’homme qui l’accueillit portait une veste à la coupe étrange, ne laissant aucun arrondi paraître. Bien entendu, elle était blanche, tout comme le pantalon. L’individu arborait une coupe de cheveux étrange : rasé sur le côté droit, tandis que le côté gauche partait jusqu’aux épaules dans une ligne droite et argentée. Son monocle posé sur son œil droit semblait montrer des informations sur un verre verdâtre. Le contraste entre Stan et cet homme était des plus frappants2, et leurs visages en étaient témoins. « Ah… Toi. Je vois que tu te portes toujours aussi… Bien. » Le ton de l’homme en blanc était aussi froid que le restant de la pièce.

« Euh, oui ? Excusez-moi, c’est juste que j’ai pris l’habitude que l’on m’appelle Stan et vous, vous êtes ? »

L’homme en blanc se dirigea vers son fauteuil en plastique. « Mon nom n’a pas d’importance et je sais que tu t’en fiches. » Il s’assit, puis invoqua une bouteille de vin blanc. Il se versa un verre. « Que viens-tu faire ici ? »

Stan fut un peu perturbé par le comportement hautain de ce dieu. Il y avait visiblement de tout dans le Multivers, et pas forcément du plus agréable. « Eh bien en fait, je venais vous voir à propos du rituel de Passage… »

L’homme l’interrompit d’un petit rire « Pourquoi est-ce que cela ne m’étonne pas ? Tu ne sais pas comment faire ? Tu viens constater ma réussite ? La… » Il désigna l’intégralité de la pièce de ses bras « Perfection que j’ai apporté ? »

Alors ça, j’en doute… « Euh… Non. Je venais vous voir pour savoir si vous pensiez qu’il serait possible de faire passer le rituel à quelqu’un qui serait… Disons… Pas totalement pur. »

L’individu en blanc n’aurait pas pu être plus pâle. Il le dévisagea. « Sérieusement ? » Il se concentra sur son monocle pendant quelques secondes, comme s’il était en train de scanner son congénère. Il manqua de pousser un hurlement. « Tu comptes vraiment mener ce genre d’expériences alors même que tu n’as jamais eu la possibilité de le faire sur quelqu’un de pur !? Imagines-tu seulement quelles pourraient être les conséquences sur la personne que tu prends comme cobaye ? Ou même sur l’univers tout entier ? Serais-tu prêt à tout mettre en l’air juste pour satisfaire ta curiosité ? »

Stan était surpris devant tant de mépris. « Justement, c’est pour cela que j’étais venu vous consulter. Je voulais savoir quelles conséquences cela pourrait avoir. » Et au vu des conséquences que ça a pu avoir sur toi, je commence à croire que jamais je ne le ferai sur quelqu’un de pur…

« Je vois… » L’homme se leva de son fauteuil. Il regarda par sa fenêtre, donnant sur un ciel radieux. « Eh bien je ne peux te donner de réponse concrète autre que ‘fais comme bon te semble’. Après tout, je vois dans ton regard que la curiosité y est forte. Tu ne cherches qu’à obtenir une approbation ou bien un ferme refus pour au final quand même mener ton expérience à terme… »

L’homme se tourna pour observer le dieu d’un air sévère, puis il sembla soudainement se détendre pour afficher à nouveau son dédain. « Concrètement, je me fous de ce que tu comptes faire. Ma réalité est un succès. » Il se tourna à nouveau pour s’accouder au rebord de la fenêtre et admirer son monde. « J’ai pu faire Passer des dizaines de personnes et ça a parfaitement fonctionné. D’ailleurs, un des nouveaux élus ne va pas tarder à être suffisamment pur pour pouvoir Passer. Leo Davis est son nom. Tu le connais ? »

La terreur s’empara de Stan. Leo va Passer auprès de cet énergumène ? Mais le mien n’est qu’à trente portes d’ici ! « Hum… Nope, inconnu au bataillon. » Il dissimula son visage lorsque l’homme en blanc se retourna pour le voir.

« Un brave garçon. Il a sauvé un chaton de la noyade alors qu’il était dans un bâtiment en feu la semaine dernière et d’ici quelques bonnes actions il sera en passe de Passer. » L’homme en blanc répéta la dernière phrase, rigolant de son génie du verbe.

Stan crut qu’il allait suffoquer. Non seulement cette attitude était embarrassante, mais il ne devait pas se trahir, autrement cet homme saurait que la personne qu’il comptait faire Passer était celle au centre de cette discussion. « Je… Pense que ma décision est prise. »

L’homme fut toute ouïe « Oh ? Et que comptes-tu faire… Stan ? »

Le venin glissé dans son nom le conforta dans sa décision « Je… Vais tenter le Passage. Après tout, si jamais ça rate, ça me retombera dessus et seul mon univers sera affecté, non ? Je suis prêt à en assumer les conséquences. »

Un immense sourire se dessina sur le visage de l’homme en blanc « Tant mieux. Du moment que ça ne nous affecte pas tous, tu es libre de mettre ton existence en l’air, donc va. Tente. Mais ne reviens pas pour te plaindre si jamais tu as fait exploser ton univers. »

Tant de malice dans cette voix rendit Stan tellement mal à l’aise que son envie de partir devint de plus en plus grande. « Oh je ne compte pas me plaindre, croyez-moi » Il se retourna et ouvrit la porte.

« Vous partez déjà ? Bon, eh bien au revoir.

— Adieu. » Il claqua la porte, puis marcha d’un pas très rapide le long du couloir. Cet homme n’aura pas Leo, oh ça non pensa-t-il. Déterminé, il se dirigea vers l’endroit où il avait laissé le garçon.

***

Alors qu’il attendait dans l’autre pièce, Leo décida de se servir un quatrième verre. Le temps commençait à se faire long, mais assis sur un fauteuil confortable devant un feu ni trop chaud, ni trop froid, l’attente n’était franchement pas désagréable. « Si c’est ça être mort, alors j’aimerais bien mourir plus souvent », se dit-il, avant de se rendre compte qu’il venait de le dire tout haut chez quelqu’un qui passait son temps à le ressusciter. Heureusement que Stan ne m’a pas entendu, sinon je pense qu’il m’aurait tué une seconde fois. D’ailleurs, que se passerait-il s’il mourrait ici ? Son âme disparaîtrait-elle purement et simplement ? De toutes façons, Stan semblait être le genre d’entité incapable de le faire et rien ici ne semblait être en mesure de tuer quelqu’un.

Ceci dit, rien n’était moins sûr, car, après tout, Leo n’était arrivé là qu’il y a quelques minutes et il était bel et bien mort à cause d’un pot de fleurs. En plus, certains livres sur ces étagères avaient l’air bien dangereux et le bois semblait tellement vieux qu’une écharde mal placée lui filerait instantanément le tétanos. Il avait oublié de refaire ses vaccins en plus ! Et même s’il n’était pas totalement certain que les morts pouvaient attraper des maladies, ils pouvaient très certainement se fracasser le crâne contre un téléviseur en se prenant les pieds dans le tapis… Dans le doute, Leo se décida d’éviter de faire quoi que ce soit de risqué et resta assis, recroquevillé sur lui-même.

***

Le temps continuait de passer et l’adolescent commençait à s’ennuyer ferme3. Il voulait bouger, mais la peur de surmourir l’en empêchait. Il observait ce doux feu qui crépitait paisiblement dans l’âtre. N’y avait-il pas eu cette drôle d’histoire qui avait traîné un jour sur Internet, où une personne était restée trop près du feu et avait été victime de combustion spontanée ? Non, il ne fallait pas penser à ça. À tous les coups, le feu allait doucement sortir de son lit et venir lui faire de chaudes caresses et…

L’adolescent décida de se lever de son fauteuil afin d’observer son environnement. C’était plus sain que de commencer à imaginer le pire. Après tout, il restait un garçon un minimum habile, non ? Le chances que de bêtes accidents de ce genre se produisent étaient tellement infimes qu’il ne fallait pas s’inquiéter autant4.

Il se dirigea vers le poste de télévision, qui l’avait intrigué depuis un petit bout de temps et l’observa en détail. Il n’en avait jamais vu de pareil et se demanda de quand il datait. Au moins quelques décennies au vu du reste de la pièce.

Au mur faisant face à la porte d’entrée se trouvait une large bibliothèque. Plusieurs centaines de livres y étaient soigneusement stockés et en parcourant les tranches du regard, Leo remarqua qu’il ne s’agissait que de biographies de personnes qu’il ne connaissait pas… Jusqu’à ce qu’il tombe sur le nom de Gary Davis, puis Hugh Davis et enfin Leo Davis. Mais c’est moi ça ! Et mon père et mon grand-père ! Qu’est-ce que c’est ? Pourquoi y aurait-il des livres à nos noms ?

Intrigué, il décida de continuer de scruter les étagères classées dans l’ordre alphabétique afin de voir s’il n’y avait pas un livre sur sa mère. Elsa Dumont. Yup, c’est bien ce qu’il me semblait. Je me demande ce que ces livres peuvent bien contenir… Mais il se doutait bien que s’il commençait à fouiner, Stan arriverait au moment où il s’y attendrait le moins ou remarquerait qu’il avait vu des choses qu’il n’était pas censé voir. Leo était un assez mauvais menteur et tromper une entité quasi-divine relèverait de l’impossible. Le garçon se contenta de garder ses questions en tête pour les ressortir à un moment qu’il jugerait approprié.

Il décida de retourner à son fauteuil – qu’il recula de sorte à être à une distance plus sûre de la cheminée – et d’attendre le retour de son hôte.

Et dire qu’il était mort… Curieusement, en dehors du choc initial de l’annonce, il n’était pas plus nerveux que ça. Il savait que de toutes façons il allait revenir dans son monde sous peu, quoi qu’il arrive. Et qui plus est, il se pourrait même qu’il revienne avec des pouvoirs super cool… Certes il ne savait pas quel type de pouvoirs il aurait, mais il rêvait au plus profond de lui que ça aurait quelque chose à voir avec la lévitation. En quoi serait-ce utile pour le reste du monde, Leo ne voyait pas comment mais il espérait quand même que ça soit possible. Ça ou bien voir l’avenir, afin de pouvoir deviner à l’avance ce qui pourrait potentiellement le tuer et ainsi l’éviter sans problème. Après, du moment qu’il s’agisse de quelque chose de fun à utiliser, il ne tiendrait pas forcément rigueur de la nature du pouvoir. Restait plus qu’à voir quoi…

Trois minutes passèrent et ce fut au moment où Leo se servit un septième verre que Stan revint, le pas rapide et confiant. Il frappa ses mains, tel un manager enthousiaste d’aller au boulot. « Bon, j’ai une bonne nouvelle pour toi ! Étant donné que je n’ai plus envie de m’occuper de ton cas H24 et que tu me sembles suffisamment bon dans cette réalité, ce sera ce toi-là qui héritera des pouvoirs qui te sont destinés. »

Leo fut un peu vexé de la franchise de Stan – dire à quelqu’un qu’on lui offre son indépendance juste parce qu’on a la flemme de s’occuper de lui n’est pas forcément agréable à entendre. Mais au moins il allait pouvoir s’essayer à la magie, donc la remarque pouvait passer. « Cool ! Et j’aurai quoi comme pouvoir ? »

Stan s’installa dans son fauteuil et le toisa. « Hum… À vrai dire, je n’en sais rien. Tout dépend de la personne, et vu qu’un seul toi dans ce pan du Multivers peut Passer, je ne peux le dire d’expérience. De plus, je ne sais pas encore comment tout ça va se dérouler. »

La joie de Leo disparut en un instant, laissant place à la crainte. « Comment ça ? Vous voulez dire que ça pourrait mal se passer ?

— Hum… Oui.

— Vous voulez dire que vous seriez prêt à risquer ma vi… Mort et potentiellement risquer l’équilibre de l’univers juste pour que vous n’ayez plus à vous occuper de moi !? »

Stan fut quelque peu blessé de voir que le Multivers tout entier semblait lui poser la même question. Ce n’était pas comme si il voulait faire ça juste pour son propre amusement. Il en allait aussi du bonheur de ce garçon… Plus ou moins. « Eh bien… Euh. Non. Bien sûr que non. Mais c’est juste que si tu pouvais ne plus avoir à utiliser mes services et vivre tranquillement, ça vaudrait mieux pour nous deux. » Lui-même n’était pas convaincu par ses propres paroles. Il fallait trouver quelque chose qui intéresse le garçon. « De plus, n’as-tu pas envie d’avoir des pouvoirs magiques ? Quelque chose que personne dans ton monde ne pourrait avoir ? »

Il était vrai que l’idée en elle-même était séduisante. Le Doute commença peu à peu à se rétracter dans l’esprit de l’adolescent. « Vous… Pensez que ça se passera bien ? »

L’entité le regarda dans les yeux et lâcha de la manière la plus nonchalante possible au vu de la situation « Au pire, je pourrai toujours corriger le tir. »

Autant de doutes pour ça… Si Stan pouvait contrôler la situation, à quoi bon s’inquiéter, pensa le garçon. « Bon ok… J’espère juste que ça ne ratera pas. »

Stan se leva de son fauteuil et invita Leo a en faire de même, puis les deux hommes se dirigèrent vers le centre de la pièce, où aucun meuble ne viendrait faire obstacle. Ils se mirent face à face. L’entité s’étira un instant, puis demanda « Tu es prêt ? »

Leo acquiesça. « Faisons-le tant que je n’ai pas le temps de le regretter ! »

Un sourire satisfait se dessina sur le visage de la Mort. « Ok, c’est parti ! »

Stan tendit le bras. Une boule de lumière blanchâtre jaillit de la paume de sa main. Il la lança sur Leo. La boule traversa le garçon, mais ne ressortit pas de l’autre côté, s’arrêtant juste à son cœur. Les deux hommes se regardèrent, l’air curieux de ceux qui se demandaient s’il s’était passé quelque chose. « C’est tout ? » demanda le garçon. Il n’avait absolument rien senti… Jusqu’au moment où il fut pris d’une grande douleur au niveau du torse, qui le fit se tordre de douleur, puis s’écrouler par terre.

« … Woops. »

***

Leo ouvrit les yeux. Les murs qui lui faisaient face étaient jaunis et une petite fenêtre ne montrait rien d’autre qu’un ciel noir faiblement éclairé par les étoiles. Il se retourna et vit que la pièce dans laquelle il était n’était ni sa chambre, ni la chambre d’un potentiel ami chez qui il aurait potentiellement passé une soirée dont il ne se souviendrait plus. Les meubles étaient trop anciens et la décoration trop sobre. Il était allongé sur un lit qu’il n’avait jamais vu, à la couverture assemblée de différents patchs de couleurs aux différents tons de vert. Où suis-je ? Puis les souvenirs de sa mort, de Stan et de la cérémonie rejaillirent. Ah oui, c’est vrai ! Visiblement il était dans une autre pièce de cette drôle de petite maison.

Il se leva hâtivement puis remarqua une petite table de chevet où trônaient son manteau et par dessus, une montre à gousset en argent. Étant donné qu’il ne s’agissait que du seul objet non décoratif de la pièce et qu’il était posé sur son manteau, il imaginait bien que ça devait lui appartenir. Mais d’où provenait-elle ? Il n’en savait rien. Après tout, il avait toujours une montre à son poignet. Dans le doute il la prit en main, mais ne l’ouvrit pas, ni ne la glissa dans sa poche. Il allait rapidement devoir en parler à Stan.

Leo se dirigea vers la porte et l’ouvrit. Elle déboucha sur le salon. Étrangement, son hôte n’était pas là. « Stan ? » Le garçon se demanda s’il était parti loin, comme lorsqu’il était parti réfléchir, auquel cas il ne pourrait probablement pas l’entendre…

Ce n’était pas le cas, car le dieu arriva dans la seconde depuis la porte menant à ce sombre et nébuleux extérieur. Curieusement, son habillage avait pas mal changé, laissant présager que Leo avait passé plus que quelques dizaines de minutes dans les vapes. Il portait désormais un long manteau en laine noire ainsi qu’un pantalon noir. De plus il avait enfilé des gants en cuir noir, le tout accompagné de petits lorgnons noirs aux verres opaques, contribuant encore une fois à offrir un ensemble chic et classe. Un peu moins classe était l’expression sur son visage. Si l’inquiétude avait été personnifiée, elle aurait pris les traits de Stan. « Leo ! Grand merci tu vas bien. Tu n’es pas blessé ? Tu n’as pas mal ? »

Leo comprit immédiatement que le rituel ne s’était pas passé comme prévu. « Non non, ça va, ne vous inquiétez pas. Il s’est passé quelque chose de mal tout à l’heure ?

— S’il s’est passé quelque chose de mal ? Tu ne t’en souviens pas ? »

Leo n’était pas sûr d’aimer ce qui allait suivre. « Euh… Non ? Et puis pourquoi est-ce que vous portez des… » Il désigna son propre nez.

« Ça n’a aucune importance. » Stan les enleva pour révéler des yeux parfaitement normaux avant de les remettre. « Tu vois ? » Puis il recentra le sujet sur ce qui importait le plus. « La transmission de pouvoirs s’est bien passée. » Il s’arrêta. Leo devinait qu’un ‘mais’ allait être imminent. « Mais on aurait dit que tu allais disparaître. Je t’ai transmis tes pouvoirs, puis quelques secondes plus tard tu as commencé à tousser et tu as recraché une… » Il vit que Leo avait la montre en main. « Ah, je vois que tu l’as déjà vue. » Il vit ensuite l’expression du garçon, partagée entre le choc et le dégoût. Leo frotta vigoureusement la montre contre sa doudoune pour enlever toute trace d’une bave qui n’était pas là. « Donc oui, tu l’as crachée et avec elle est venue une sorte de… nuage noir qui s’est emparé de ton corps au point que tu commençais à te condenser de devenir de plus en plus petit et… Et ensuite ça s’est stabilisé… »

La voix du dieu partit dans l’incertitude. Leo était horrifié. Les détails n’étaient franchement pas nécessaires. Cependant, il n’arrivait pas à comprendre comment il avait pu redevenir lui-même s’il s’était « condensé » et il se demandait bien ce que pouvait être ce nuage.

« Ce nuage devait probablement être du au fait que tu n’étais pas totalement pur. Je me doutais bien qu’il y avait une raison pour laquelle on ne sélectionnait que la vie la plus méritante… Quant à cette montre… L’as-tu déjà ouverte ? »

Leo fit non de la tête et regarda la montre de plus près. Son motif extérieur montrait un renard se baladant dans une ville. Rien de bien surprenant. Les montres à gousset avaient souvent des motifs représentant une scène de vie ou bien des animaux. Celle-ci, visiblement, avait décidé de rassembler les deux. Stan demanda à Leo de l’ouvrir, ce qu’il fit sans attendre. Le cadran était des plus particuliers. Il n’affichait aucun chiffre. En lieu et place de cela se trouvaient trois segments, dont un au milieu deux fois plus gros que les deux autres, arrangées comme un tachymètre. Pour indiquer ce qu’elle était censée indiquer, il n’y avait qu’une seule grande aiguille rouge. À ce moment-là, elle était située à l’extrémité du dernier segment à gauche, posée sur un taquet d’un rouge encore plus vif.

Le regard de Leo se dirigea vers Stan et il lui demanda « Et donc… À quoi ça sert ? »

La Mort regarda le garçon « De ce que j’ai pu comprendre, cette montre te servira comme une sorte de jauge de magie. Étant donné que tu n’es pas celui qui aurait du avoir des pouvoirs, tu ne peux les utiliser de manière illimitée. » Regardant furtivement le plafond et sentant la question venir, il anticipa la réponse du garçon « Quant à ces segments, je ne saurais te dire à quoi ils correspondent… Quoi qu’il en soit, plus tu utiliseras tes pouvoirs, plus l’aiguille ira de l’autre côté du cadran. Faudra que tu fasses attention à ne pas abuser de tes capacités ! »

Au vu de la terreur qu’avait inspiré le spectacle à son hôte, Leo se doutait bien que quelque chose de mauvais se passerait si jamais il ne pouvait plus les utiliser. « Et si jamais j’en viens à bout, est-ce qu’il y a un moyen de faire revenir l’aiguille du bon côté ?

— Si tu atteins la limite, je n’en sais rien… Mais pour le coup, rassures-toi, rien ne sera perdu. J’ai remarqué qu’il faut attendre un peu de temps pour que ça se recharge. »

Bien pratique pour le coup. Du moment que ça ne se vide pas trop vite et que la recharge ne prenne pas trop de temps, Leo pourrait utiliser ses pouvoirs comme bon lui semble… Quels qu’ils soient. « Oh et vous ne sauriez pas ce que je peux faire ?

— Ce que tu peux faire ? Tes pouvoirs, tu veux dire ?

— Euh… Oui. J’ai quoi comme pouvoirs ? »

Le dieu sursauta. « Ah oui tiens, vu que j’ai du te sauver et tout ça, j’ai oublié de voir ce que tu avais obtenu comme prix. Tu me permets que je touche ton front ?

— Ah euh oui, bien sûr. » Leo se rapprocha et sentit la main gantée de Stan se poser sur son front. Par réflexe, il ferma les yeux et attendit le verdict.

Quelques secondes s’écoulèrent, puis l’homme retira sa main. Il fixa le garçon et dit, souriant « Je pense que tu vas aimer ! »

La tension était à son comble. À sa propre surprise Leo trépignait comme s’il s’agissait du jour de Noël « C’est quoi c’est quoi c’est quoi ?

— Tu peux manipuler le temps ! Autant dire que tu es gâté !

— Quoi, vous voulez dire que je peux voyager dans le temps et apprendre à des raptors à faire du skateboard5 ?

Stan le regarda bizarrement « Un. Non. Deux. Non. Trois. Quoi ? Tu ne peux pas remonter le temps plus loin qu’aujourd’hui, puisque tu ne les avais pas avant et tu ne veux pas me faire souffrir à devoir gérer des dimensions parallèles en plus des réalités alternatives, si ? Pour faire simple, tu peux ralentir, arrêter et remonter le temps, et c’est déjà pas mal. »

Leo regarda ses mains tout en laissant s’échapper un petit cri d’émerveillement. Pour une fois dans sa vie il avait une chance monstrueuse et, qui plus est, il avait pu rencontrer un être avec de véritables pouvoirs magiques ! « Oh merci Stan, merci ! Je peux vous faire un câlin ? »

Stan le regarda encore plus bizarrement, à croire qu’il commençait déjà à regretter sa décision. « Non, tu froisserais mes vêtements… Mais la pensée y est. »

***

Après avoir bu un dernier verre et discuté rapidement du fait de garder l’existence de Stan et des pouvoirs secrets, ce fut l’heure des séparations.

« Bon eh bien je pense qu’il est temps que tu retournes dans ton monde… et que tu évites de te faire écraser par le tram et la voiture. Je n’aurais vraiment pas envie de te revoir débarquer ici pour de mauvaises raisons. J’ai fait ça pour que tu arrêtes de me harceler, après tout ! »

Il était vrai que Leo devait rentrer chez lui et reprendre une vie normale. Puis un petit doute l’envahit. « Une fois revenu dans mon monde, vais-je vous oublier ? »

Stan se mit à sourire. « Non. Maintenant que le Passage a été fait et que tes pouvoirs ont été transmis, il n’est plus nécessaire que ta mémoire soit effacée. De plus, comment imaginerais-tu que tu réagirais si un jour tu arrêtais le temps par accident ? » Il regarda le plafond, rêveur « Et puis comme ça, je n’aurai pas à tout te réexpliquer à chaque fois, quand tu viendras me voir. » Il posa sa main sur l’épaule du garçon et ouvrit la porte. « Maintenant, il est temps de se quitter. Si jamais tu as besoin d’explications ou d’aide, n’hésite pas à m’appeler en disant mon nom au moins deux ou trois fois… De préférence dans un endroit pas trop peuplé pour t’éviter des regards de passants concernés. Compris ?

— Compris. » Leo traversa le cadre de la porte, s’arrêta, regarda ses alentours puis dit, d’un air un peu triste « Vous allez me manquer.

— Pas moi. » La réponse de Stan était dite avec tellement de détachement et de sérieux que le garçon fut vexé.

« Hey ! Pas cool ! »

Stan ne put s’empêcher de rire, puis pointa le bout du sentier du doigt où un portail lumineux attendait le jeune garçon. « Allez, amuse-toi bien, vis bien et à bientôt ! »

Leo sourit, se retourna puis dit « C’est prévu. » avant de se diriger vers le portail.

Stan attendit de voir le garçon disparaître en souriant.

Mais à peine eut-il franchi le portail que le sourire de l’homme s’effaça, laissant place à une expression horrifiée. Il claqua la porte, se plaqua contre elle, haletant, puis regarda ses mains. Nononononon… Ça ne peut m’arriver. Pas à moi ! Pourquoi pourquoi pourquoi pourquoi !? Il hésita, pensant que ce n’était qu’un rêve. Un simple hallucination. Que, quand il enlèverait ses gants, tout irait bien.

Il enleva ses gants.

Et hurla.

***

« Hé, vous ! Que pensez-vous de la qualité déclinante des huîtres du Bassin d’Arcachon ? »

Oh non, pas ce moment encore… Leo vit qu’il était de retour dans la rue Sainte-Catherine, devant cet homme étrange. Stan devait avoir un sens de l’humour assez tordu pour décider de le ramener pile à ce moment-là.

Mais cette fois-ci, il n’était plus question de perdre du temps ! À vrai dire, il ne lui suffisait que de l’envoyer bouler pour changer son destin et ainsi lui éviter de mourir bêtement. « Désolé, pas le temps… » dit-il, le regard vaguement compatissant, puis il continua d’avancer. Leo sourit. Il savait qu’il ne lui restait plus que l’appel, qui arriverait dans un peu moins de cinq minutes. Dans tous les cas, il n’avait plus à craindre d’arriver en retard pour son dernier cours de la journée. Il marcha ainsi d’un pas tranquille vers le lycée.

Arrivé au croisement où il avait connu un triste sort dans sa précédente vie, il s’arrêta, regarda à gauche, puis à droite : aucun tram, véhicule ou bien piano roulant en vue. Il traversa sereinement les voies, puis la route, jusqu’au moment où il arriva de l’autre côté et qu’il se rendit compte que désormais il n’y avait de place plus que pour le hasard. Ce fut donc non sans crainte qu’il continua sur sa lancée, en espérant que plus rien ne lui arriverait jusqu’à ce qu’il soit dans la cour du lycée.

Alors qu’il arpentait la rue en trottinant, il sentit son téléphone vibrer, signe qu’il ne lui restait grosso modo que huit minutes pour être véritablement considéré en retard. Il continua d’avancer, ignorant l’appareil qui le suppliait de lui prêter attention, comme si la standardiste au bout attendait avec espoir une réponse pour lui parler de quelque chose qui allait à coups sûr ne pas l’intéresser. Ce qui intéressait plus Leo en revanche, c’était la vitrine du magasin Album, qui mettait en avant de sublimes figurines hors de prix que le fan de BD et de comics en lui voulait absolument pour décorer sa chambre – dont une sublime d’Astérix et une autre de Blacksad, fraîchement mises en vente – mais que le porte-monnaie dans sa poche refusait catégoriquement. Hélas6.

Continuant d’avancer, il aperçut l’obélisque de la Place de la Victoire au loin. Il arriva au second croisement dangereux de la rue7. Les feux étaient partout, aussi bien du côté des piétons que des automobilistes. Leo attendit que son feu passe au vert, puis traversa, uniquement pour entendre le bruit insistant et paniqué d’une sonnette. Leo tourna la tête, uniquement pour voir un cycliste lui foncer dessus. Oh non, ça suffit les accidents ! Stop !

Et en effet le vélo s’arrêta… Mais pas que, car le garçon se rendit compte que le monde autour de lui s’était arrêté ! Plus rien ni personne ne bougeait et l’univers tout entier semblait avoir pris des teintes grisâtres. Les yeux de Leo avaient-ils décidé de faire n’importe quoi et lui faire voir le monde en noir et blanc ? Possible. Dans tous les cas, il se devait de bouger et après avoir exprimé la volonté de le faire, il se rendit compte que la chose était tout bonnement impossible ! Oookay, ça c’est super pratique. Leo voulut hurler le nom de Stan pour le revoir, mais pas même sa bouche ne pouvait bouger. Sa mâchoire était bloquée ! Puis il se rendit compte au bout de cinq secondes qu’il n’arrivait pas à respirer ! Un mouvement de panique commença à s’emparer du garçon, qui tenta par tous les moyens de trouver une solution. Ok, tu ne peux plus respirer, pourquoi ? Pourquoi pourquoi pourquoi ?

Puis la solution vînt d’elle même : l’oxygène ! En ayant arrêté le temps, il avait également arrêté le mouvement de toute la matière autour de lui. Quand bien même aurait-il pu bouger, un mur d’atomes aussi résistant que du diamant l’entourait, lui et le monde alentour. Pas d’autres options que de remettre le temps en marche et espérer qu’il aie le temps d’éviter la catastrophe.

Reprends ! Heureusement pour lui, le cours du temps se relança. Et à peine eurent les choses recommencé à bouger et les couleurs commencé à revenir que Leo mit toute sa force sur son pied droit pour sauter en arrière. Ce fut un succès. Il esquiva de justesse le cycliste. Se remettant sur le trottoir, haletant, il décida de murmurer à plusieurs reprises le nom de Stan, espérant que quelque chose se passerait. Et encore une fois, les couleurs commencèrent à se délaver, puis un portail lumineux apparut devant Leo. Ni une, ni deux et avant que le temps ne s’arrête totalement, il sauta dedans et revit le chemin lumineux ainsi que la petite maison de Stan…

***

Leo frappa à la porte, qui s’ouvrit d’elle même. Il tomba sur le dieu, assis sur son fauteuil en train de regarder la télévision, l’air hagard. « Stan ! J’ai euh… Comme qui dirait un petit problème avec mes pouvoirs. »

L’homme ne prit même pas la peine de se retourner pour regarder le garçon, et dit avec une pointe de tristesse dans sa voix « Tu veux voir le service après-vente pour te faire rembourser ? Il est au fond à droite…

— Ha ha, très drôle, mais… Attendez, quelque chose ne va pas ? »

Stan, surpris de cette réponse, reprit immédiatement ses esprits, et se tourna vers Leo, l’air extrêmement embarrassé. « Hein, euh, oh… Moi ? Nonononon, tout va bien qu’est-ce qui te fait croire que… »

La voix du dieu se perdit dans un silence gênant lorsqu’il comprit que l’adolescent n’était pas convaincu. Leo voyait bien quand quelqu’un allait mal et là, c’était aussi visible qu’un éléphant dépressif dans une cabine téléphonique tentant d’appeler sa compagne en Angleterre. « J’ai comme l’impression que quelque chose ne va pas. Que se passe-t-il? »

La Mort vit le regard du garçon, déterminé à aider. « Boh non, rien. Rien qui ne te concerne en tout cas. » Puis il commença à s’énerver « Et puis de toutes façons ce ne sont pas tes affaires, voilà. » Il se leva hâtivement « En plus ton problème étant le mien, ton cas est plus important. Que se passe-t-il ? »

Leo ne voulait pas lâcher le morceau. Le dieu semblait beaucoup trop sur la défensive pour ne pas cacher quelque chose d’important. Mais voyant que la bataille était perdue d’avance, il changea le sujet, réticent « … Oui, donc j’ai réussi à arrêter le temps, ce qui était plutôt cool, sauf que je ne pouvais plus bouger. Et je pense que c’est à cause du fait que les atomes qui m’entouraient étaient figés. L’oxygène aussi. Il m’est impossible de faire quoi que ce soit…. » Sa voix partit dans un long silence. Voyant l’expression de son hôte, intrigué. « Vous pensez que ma théorie est bonne? »

Stan écoutait attentivement et était surpris devant tant de bonnes déductions. « Eh bé, ton esprit est toujours aussi bien affûté on dirait. Je n’ai pas mal choisi mon poulain. » La tristesse qui semblait l’avoir envahi plus tôt était déjà partie et avait été remplacée par une certaine joie. « En effet, en arrêtant le temps, tu arrêtes tout ce qui t’entoure excepté toi-même. La solution serait pour toi de réussir à créer une sorte de bulle autour de toi qui soit imperméable aux effets de ce pouvoir… Tu me comprends ? »

Le garçon hocha de la tête « J’y ai pensé aussi. Mais on fait comment ? »

Stan réfléchit l’espace d’un instant. « Je pense qu’il va falloir que tu t’entraînes un peu. » Il se leva de son fauteuil. « Viens avec moi. »

Les deux se dirigèrent au centre de la pièce, dans la même configuration que lors du rituel de Passage. « Ok, donc tout d’abord, dis-moi comment tu fais pour arrêter le temps »

Leo regarda derrière le dieu. Il remarqua un petit détail étrange. « C’est marrant… Votre porte est noire. Vous l’avez repeinte ? »

Stan jeta un regard confus au garçon puis se retourna. « Hein ? » Il constata que le garçon disait la vérité. Sa porte était définitivement devenue noire. L’espace d’un court instant, ses yeux s’écarquillèrent, son corps se crispa et une sensation de pure terreur s’empara de lui.

Leo le remarqua. « Ce n’est pas vous qui avez fait ça ? »

Le dieu sursauta, puis claqua des doigts. La tête du garçon partit violemment en arrière, puis se remit en place. « C’est marrant… Votre porte est noire. Vous l’avez repeinte ? » répéta le garçon, revenu quelques secondes en arrière.

Le dieu haussa les épaules. « Eh, tu sais, faut bien que je m’occupe de temps en temps. J’aime bien repeindre ma porte quand je m’ennuie. Tu aurais vu, la semaine dernière elle était rose tellement je m’ennuyais ! »

L’idée de voir un dieu habillé de la sorte avec une maison peinte en rose amusa Leo. « Original.

— Yep… Enfin bref. Revenons où nous en étions et dis-moi comment tu as fait pour remonter le temps. »

Leo se mit à repenser au moment où il avait réussi. « J’ai pensé au fait d’arrêter le cycliste qui me fonçait dessus et c’est parti tout seul. »

Ce n’était pas franchement la réponse que l’entité attendait du garçon. « C’est tout ? Pas d’effet de style cool ou quoi ? Pas de mouvement classe et iconique que les lecteurs de tes futures aventures voudraient reproduire ? Pas même d’utilisation de ta montre ? » Le garçon hocha la tête. « Huh… » Il le fixa quelques secondes, incrédule. « Bon, euh… Bah fais-moi une démonstration. Ne t’inquiètes pas, je ne serai pas affecté. »

— Ok. » Leo ferma les yeux et se concentra sur le moment. Si tout se passait bien, il lui suffisait juste de penser… Stop !

L’air autour des deux êtres se figea et les couleurs se délavèrent. Tous les objets prirent des teintes noires, blanches ou bien avec pas loin de cinq dizaines de nuances de gris. Stan regarda autour de lui, à la fois surpris et émerveillé, tandis que Leo ne put plus bouger. L’homme se rapprocha du garçon, qui était dans un état de panique relatif « … Je vois. Tu peux revenir ! »

Reprends ! Les couleurs revinrent puis Leo reprit longuement son souffle. « Voilà. Je suis coincé et je n’arrive pas à faire quoi que ce soit. »

Le dieu sourit. « Ne t’inquiètes pas, je pense avoir trouvé la solution. Quand tu arrêtes le temps, tu ne penses qu’à arrêter le temps, correct ?

— Ouip.

— Et si, une fois que tu as arrêté le cours du temps, tu n’essayais pas de le faire reprendre, mais que sur toi ?

— Vous voulez dire, en ne visualisant que mes alentours ?

— Exactement. Et plus spécifiquement ton entourage immédiat. Pas plus de cinquante centimètres autour de toi comme ça tu peux te déplacer librement. »

Mais bien sûr, pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Leo se mit à sourire et dans son enthousiasme, il déclara « Oooh ok, compris ! Bon bah on recommence!

— Je suis prêt !  » dit Stan, contaminé par l’énergie positive du garçon.

C’est parti ! Stop ! De nouveau le temps se figea autour d’eux. Leo visualisa son entourage proche, puis relança le cours du temps. Il tenta de bouger la tête, puis sa main. YES ! Ça a marché ! Il vit le regard approbateur de son maître et marcha vers lui… Puis se cogna contre un mur invisible. Le garçon laissa s’échapper un petit cri de douleur. Stan rigola un bon coup, se rapprocha de Leo, puis dit « Visiblement ce n’est pas encore trop ça ! » Il réfléchit « Essaye de visualiser ta bulle comme une sorte d’armure, je pense que ça devrait t’aider à surmonter ce petit problème. »

Leo s’exécuta. La bulle temporelle rétrécit, mais cela semblait marcher. Sur le ton de la blague, Stan se remit à l’endroit où l’exercice avait commencé, se pencha vers Leo, les mains sur les cuisses et dit « Allez, viens voir papa ! »

Le garçon prit assez mal la remarque, mais imaginait bien que cet homme avait besoin de s’amuser un peu au vu de ce qu’il devait vivre quotidiennement. Et vu le sale état dans lequel il avait été quand Leo était arrivé, il laissa cet écart passer et tenta de marcher vers son coach. Il tâtonna le terrain du pied au cas où un mur se fasse sentir, mais ne rencontra aucune résistance. Il fit de même avec son bras droit : pas d’obstacle à signaler. Enfin il se mit à marcher et réussit à se déplacer librement. Yes ! J’ai réussi ! …Puis il vit une expression de légère confusion se dessiner sur le visage de Stan. « Stan ? Quelque chose ne va pas ? »

L’homme sortit de sa torpeur « Hein ? Quoi ? Hum, non rien. Tout va bien. » Il regarda le plafond un instant « J’étais juste en train de penser à des trucs bizarres. Rien de bien méchant… » Puis il jeta à nouveau un œil en direction du garçon et grimaça. « Tu pourrais ramener le temps à la normale s’il te plaît ? »

Leo ne comprit pas pourquoi il était désormais nécessaire de ramener le cours du temps à la normale vu que tous les deux y étaient insensibles, mais au vu de l’état de son hôte, il ne posa pas de questions et remit tout dans l’ordre. L’homme préoccupé regarda dans toutes les directions excepté celle du garçon, puis dit « Bon eh bien c’est parfait. Parfait. Tu as maîtrisé ce truc là, donc c’est bien. Tu peux rentrer chez toi, allez hop hop hop. Tu as des cours à rattraper, non ? » Le garçon fronça les sourcils, inquiet. « Si si, allez ne fais pas traîner ton prof. Va. »

Ooookay, quelque chose ne tourne définitivement pas rond. Dans tous les cas, au vu de son état il semblait inutile de pousser Stan à cracher le morceau aujourd’hui. « Vous… Avez raison. Je vais rentrer. » Leo se dirigea vers la porte « Je reviendrai vous voir dans pas trop longtemps, ok ? À plus tard Stan. »

Stan le regarda enfin avec un regard hagard. « Euh… Oui, à plus tard Leo. Amuse-toi bien ! » Il le salua d’un signe de la main.

Lorsque le garçon referma la porte derrière lui, l’entité se hâta vers le miroir le plus proche pour se regarder. Il observa minutieusement ses cheveux et ne vit rien d’anormal. Alors pourquoi est-ce que ses cheveux ont commencé à roussir ? Stan commença à craindre le pire…

***

Leo retourna dans son monde, uniquement pour voir que le feu piéton était vert. Sans plus attendre, il traversa, puis jeta un coup d’œil à sa montre. 16H40. L’espace d’un instant, il paniqua, avant de se rappeler qu’il avait arrêté le temps autour de lui plusieurs fois déjà et qu’il avait passé une dizaine de minutes dans un endroit lui-même coupé du temps. De fait, elle était tout simplement décalée. Il soupira.

Et même s’il ne savait plus quelle heure il était et qu’il savait qu’il était loin d’être en retard, s’il continuait à se poser des questions, il allait vraiment l’être. D’autant plus que comme par hasard, son cours avait lieu au quatrième étage, au fin fond du dernier bâtiment.

Au pas de course, il arriva juste à temps dans le couloir, d’où l’attendaient ses camarades de classe, qui le trouvaient bien plus vivant que d’habitude. Ça en devenait presque inquiétant.

Le cours se déroula sans véritable surprise. Le professeur passa tout de même une dizaine de minutes à parler des inscriptions pour les grandes écoles ou bien l’université, ce qui fit soupirer le garçon. Parler de son avenir n’était clairement pas le sujet qui l’intéressait le plus… Même si sa vie venait de prendre un tournant plus qu’intéressant il y à une heure à peine. Il ne put s’empêcher de sourire bêtement, ce qui lui valut une remarque de son compagnon de table.

Une fois la fin de cours sonnée, le garçon partit en direction de la Place de la Victoire pour prendre le tram et rentrer chez lui. Les événements de l’après-midi continuaient d’occuper son esprit sur le trajet, mais il n’arrivait pas encore totalement à se rendre compte de leur importance.

***

Leo arriva une quarantaine de minutes plus tard devant la porte de sa maison. Elle n’était pas bien grande et située dans un petit quartier paisible de Gradignan. La vie y était plutôt calme – sa famille considérait avoir eu de la chance de s’installer assez tôt dans le coin, lorsque les prix étaient très attractifs à l’époque et la modernisation avait rendu l’investissement plus que rentable. De plus, le voisinage était constitué en très grande partie de personnes modérément âgées et très peu perturbatrices.

Il ouvrit la porte, entra et cria « Hello ? » avec un léger accent anglais. La voix de sa mère retentit dans le salon « Coucou ! », mais elle ne bougea pas pour le voir. Son père fit de même, mais lui était dans la cuisine, en train de faire les préparations pour le repas du soir. Leo enleva donc ses chaussures, se dirigea vers sa chambre située au fond de la maison pour y déposer ses affaires, puis revint sur ses pas, se dirigea vers la cuisine pour embrasser son père. « Salut Papa ! Ça va ?

— Pretty good, thanks. » répondit-il en s’essuyant le front du revers de la main. « La journée était un peu crevante, mais ça va. »

Leo sourit. « L’enquête en cours avance bien ? »

Hugh grimaça, puis réajusta ses lunettes. « Si seulement… »

Cela faisait plusieurs jours que l’enquête de Hugh sur un meurtre avait commencé, et vu comment il en parlait, le coupable avait très bien fait son travail pour dissimuler les preuves. Non pas que ça allait le décourager : Hugh était un homme du genre tenace et ni les années, ni sa récente et légèrement préoccupante prise de poids et encore moins le grisonnement progressif de ses cheveux en bataille n’allaient l’empêcher d’aller au bout.

Leo remarqua les sourcils froncés de son père, signe qu’il était encore en train de réfléchir sur l’affaire. Il décida alors d’aller voir sa mère dans le salon, qui était assise sur le canapé en train de regarder un documentaire sur Arte8. Il l’embrassa et s’assit sur le vieux fauteuil placé à côté du canapé.

Elle lui demanda le classique, mais pour le coup tant redouté « Ta journée s’est bien passée ? »

Oui, je me suis fait haranguer par un gars bizarre qui parlait d’huîtres, suis mort au minimum deux fois, ai rencontré une divinité qui m’a filé des super-pouvoirs et ai arrêté le temps, pensa-t-il fortement « Moui, plutôt bien maman. Tranquillou.

— Tu avais bien eu un contrôle d’anglais ce matin, non ? J’imagine que tu t’es débrouillé comme un chef ? » Son ton était légèrement teinté de jalousie.

Malgré le fait qu’elle aie vécu déjà plus de deux décennies avec son mari, Elsa parlait toujours assez mal anglais et ne le vivait pas toujours bien lorsque son fils ramenait d’excellentes notes.

Leo le savait et dit, avec un air légèrement moqueur « Of course I did. What did you expect ? That I’d mess up ? »

Sa mère fronça les sourcils, vexée. « Pfff… Toi et ton père, vous êtes pareils, toujours à m’embêter sur ça. » Puis d’un air pseudo-dramatique, elle posa le revers de sa main contre son front. « Aie un peu de compassion pour ta pauvre mère ! Ne vois-tu pas que tu vas lui donner plus de cheveux blancs et de rides qu’il n’en faut ? »

Leo laissa s’échapper un petit rire. « Mais oui, t’inquiètes, on t’adore ! » Puis il remarque quelque chose d’étrange. « Tu ne serais pas allée chez le coiffeur aujourd’hui ? »

Elsa lui adressa un petit sourire. « Ah, tu as enfin remarqué !

Baaaah… Disons que ça change pas trop, en fait. »

Elle prit une de ses mèches brunes, puis la regarda d’un air absent. « Pas faux. Après, c’est vrai que j’avais juste besoin de les réduire de quelques centimètres. Ça me va bien, j’espère ? »

Leo hocha la tête, puis son attention fut immédiatement happée par la télé, qui diffusait un reportage sur les huîtres du Bassin d’Arcachon. Il grogna.

Sa mère remarqua le petit bruit « Hum ? Tu as quelque chose contre les huîtres ?

— Hein ? Ah euh, non. C’est juste que j’avais profité de ma pause cet après-midi pour faire un tour à la Fnac et sur le chemin du retour un gars m’a demandé ce que je pensais de la qualité déclinante des huîtres… » Sa tête bascula en arrière et ses sourcils se froncèrent. Il avait du mal à croire qu’il venait de dire ça à voix haute.

Tout comme sa mère. « Euuuh… Okay ? Tu l’as envoyé paître au moins ?

— Oui oui, t’inquiètes, ça n’a pas duré plus de dix secondes. » … La deuxième fois, pensa-t-il amèrement.

Elsa regarda son fils, inquiète. « Tu sais ce que je te dis toujours : fais attention en te baladant dans les rues de Bordeaux. Il y a toujours des personnages un peu bizarres qui se baladent… Et encore plus avec ce climat économique. À croire que l’argent influe directement sur l’esprit des gens. »

Encore un point sensible qui le fit grimacer. La famille de Leo n’était pas la plus aisée qui soit, mais ils n’étaient pas particulièrement pauvres non plus. Le garçon ne s’était rendu compte de leur situation que récemment, lorsqu’il avait du faire la croix sur les écoles les plus ‘prestigieuses’ qui demandaient un investissement financier bien trop important. Depuis, il était devenu bien plus alerte quant aux dépenses de ses parents et refusait bien plus souvent les dépenses superflues, au risque de les ennuyer.

« C’est pas faux » lâcha-t-il, avant de se lever de son fauteuil et se diriger vers sa chambre « Tu m’appelleras quand ce sera prêt ? Je vais aller faire mes devoirs !

— Pas de soucis. »

Leo ouvrit la porte de sa chambre et entra. La pièce était sobrement décorée et bien rangée. Un canapé-lit faisait face à un meuble télé où ses diverses consoles de jeux étaient rangées. Une bibliothèque contenant tous ses jeux, livres de science-fiction et ses bande-sons de films trônait dans l’angle tandis que son bureau était placé juste à côté. Ses livres de cours et ses affaires y étaient stockés et ce fut vers ceux-ci que le garçon se dirigea.

Il s’assit sur sa chaise, alluma son lecteur MP3 pour mettre la bande-son de Star Wars en fond sonore et commença à regarder les différents devoirs qu’il avait à faire… Philosophie et physique. Il poussa un soupir. Ce n’était pas qu’il n’aimait pas le concept de la philosophie, mais les cours étaient plats et le professeur tellement peu impliqué qu’il avait l’impression de perdre son temps. Il décida donc de faire ses devoirs de physique, qui heureusement ne lui prirent que dix minutes, puis repensa aux événements de l’après-midi. Ce ne fut qu’à ce moment qu’il se rendit compte de l’ampleur de la situation. Je peux manipuler le temps… Il se mit à rire. Je peux manipuler le temps !

Il se leva de sa chaise, sonda l’intérieur de ses poches et en ressortit la montre en argent. Il fixa le motif, puis l’ouvrit. Rien n’avait changé. L’aiguille était toujours au même endroit. Il décida de la refermer puis la remit dans sa poche. L’envie d’expérimenter le prit, alors il décida d’arrêter le temps. Toute couleur disparut de la pièce. Il remarqua qu’il avait bien maîtrisé le coup de l’armure temporelle, car il pouvait bouger sans même y réfléchir, puis il se retourna vers son bureau pour prendre un stylo. Il remarqua que les stylos ne bougeaient pas, puis pensa plus fortement à en prendre un. Il réussit à le soulever. Curieux, il décida de le lancer en l’air. À peine eut-il quitté la zone d’immunité temporelle l’entourant que le stylo perdit ses couleurs et se figea en l’air. Leo en fit le tour puis décida de relancer le cours du temps après avoir placé sa main au dessus de l’objet. Il l’attrapa en plein vol, le reposa sur le bureau puis sourit.

Le garçon décida ensuite de jeter à nouveau un œil à sa montre. Il la sortit de sa poche, regarda le cadran et constata que l’aiguille avait à peine bougé d’un quarantième de sa destination finale. Ça fait environ deux minutes que j’expérimente, ce qui veut dire que je dois pouvoir théoriquement utiliser mes pouvoirs pendant une heure et vingt minutes… Mais que représentaient donc ces trois segments ? Dans le doute, Leo ne voulut pas savoir ce qui se passerait s’il dépassait ne serait-ce que le premier. Mais comme il lui restait environ 18 minutes avant que cela n’arrive, il s’essaya à une autre petite expérience.

Il reprit le stylo dans sa main puis le jeta en l’air. Il focalisa toute son attention sur l’objet. Arrêtes toi ! À sa grande surprise, cela fonctionna ! Il tenta de le reprendre, puis heurta sa main sur un obstacle invisible. Il n’avait visiblement pas réussi à n’arrêter que l’objet. Voulant voir l’étendue de son acte, il tâtonna ce mur, uniquement pour se rendre compte qu’il avait créé une sphère d’une dizaine de centimètres autour de l’objet… Puis il commença à la sentir tomber : la sphère était devenue un véritable objet à part entière et même si elle descendait plus lentement que ne le devrait un objet normal, il n’empêchait qu’isoler un élément ne le rendait pas imperméable aux effets de la gravité. Leo prit donc la sphère entre ses mains, la relança en l’air puis une fois l’objet redescendu décida de s’en arrêter là et de relancer le cours du temps.

Leo reposa le stylo libéré de sa prison temporelle sur son bureau puis consulta de nouveau la montre à gousset. Comme prévu, un nouveau quarantième était parti.

Se demandant combien de temps cela prendrait pour se recharger, il décida de poser la montre sur son bureau à côté de la petite horloge qui lui permettait de savoir où il en était lorsqu’il travaillait. 19H05. Leo sortit le matériel dont il avait besoin pour travailler sur sa philo, et se pencha dessus tout en regardant attentivement la montre et l’horloge de temps à autres.

Et ce fut douze minutes plus tard que l’aiguille de la montre revint au point de départ. Donc si j’utilise ma magie pendant une minute, il m’en faudra trois où je suis totalement inactif pour qu’elle se recharge… Bon à savoir. Puis il retourna à son travail. Une dizaine de minutes plus tard, sa mère frappa à la porte pour annoncer que le repas était enfin prêt.

Une fois le repas fini et quelques mots échangés, Leo retourna dans sa chambre où il finit ses devoirs, puis utilisa son ordinateur pour aller sur internet lire les différents flux d’actualité et autres forums qu’il fréquentait. À 23h, il se prépara pour aller au lit puis repensa à cette folle journée. Qu’est-ce que l’avenir lui réserverait ? Leo ne le savait pas, mais il était excité à l’idée de toutes les possibilités qui venaient de s’offrir à lui !

1Si vous pensez que les Français et plus particulièrement les Bordelais étaient à fond sur le vin… Bah vous auriez très certainement en grande partie raison, d’où le fait que Leo fasse cette œnologie, euh… Analogie !

2Certains diraient que c’est encore une fois un duel « Lumière VS Ténèbres », ou bien « Jeune VS Vieux » ou plus simplement « Noir VS Blanc » et tenteraient d’en tirer une quelconque symbolique basée sur un courant littéraire ancien… Oui, non, y’a pas besoin de suranalyser, nous ne sommes pas dans un prétentieux cours de littérature, heureusement.

3Il aurait même pu se dire qu’il s’ennuyait à mort, mais l’Univers n’aurait probablement pas supporté cette blague et aurait décidé de lancer l’Apocalypse plus vite que prévu.

4Bien évidemment, cela vaut si vous ne jouez pas avec des appareils électriques, des substances chimiques, laissez le sol mouillé ou un tapis non mis à plat à côté d’objets contondants, avez un chat, un gros chien, un chihuahua, une collection de vieilles armes sur un mur, un chat/chien/chihuahua près d’une d’une collection de vieilles armes sur un mur… Mais bon, en dehors de ces conditions et de tant d’autres, les chances d’un accident domestique sont minimales.

5À noter que cette scène a été écrite en Janvier 2014, soit un an et demi avant Jurassic World, où les raptors faisaient des trucs tout aussi débiles. On va dire que le Multivers m’a connecté aux scénaristes du film.

6Je ne pense pas qu’il soit nécessaire pour moi d’expliquer qui est Astérix, donc je vais plutôt me pencher sur Blacksad, une BD que vous devriez tous absolument lire si tant est que vous ayez au moins quinze ans, car même si ça ne verse pas non plus dans la violence extrême et que l’on peut y voir des femmes-chat nues, certaines thématiques et dialogues pourraient passer au dessus de la tête de ceux n’ayant pas suivi des cours d’Histoire-Géo un minimum avancés. De plus, son univers animalier réaliste et son trait sont vraiment intéressants et quand on sait que Juanjo Guarnido, un des co-auteurs de la BD, a bossé chez Disney, ça impose tout de suite une nouvelle couche de respect en plus du fait que l’on comprenne pourquoi chaque planche et chaque case tabasse la rétine. Et, bien évidemment, c’est non seulement beau, mais aussi très bien écrit et passionnant à lire.

Qui aurait cru que le bouquin que vous êtes en train de lire serait aussi plein de bons conseils ?

7Si vous n’êtes pas du coin et pensez faire un tour à Bordeaux un de ces quatre, je ne peux que vous recommander de rester constamment sur vos gardes, quitte à vous boire un thermos entier de café avant d’arriver. Les piétons sont tellement timbrés et peuvent traverser sans prévenir, au point que l’on peut se demander si certains ne sont pas des poulets jouant à la roulette russe avec six balles dans le barillet. Même les canards en campagne sont plus prudents…

8La meilleure chaîne de télé au monde ! Sérieux, la programmation de cette chaîne est fantastique et ne fait que devenir meilleure au fil des années. On parle de la chaîne qui a diffusé Breaking Bad en prime time ou bien de très nombreux films salués par les critiques, mais pas nécessairement taillés pour le grand public et qui fait l’effort de diffuser des films d’animation de très haute qualité qui ne soient pas Disney ou Dreamworks, là-aussi en prime time. Et c’est sans compter sur les documentaires de qualité qui peuvent vraiment être des sources d’inspiration. Dans tous les cas, Arte, c’est la chaîne créée pour développer et ouvrir l’esprit des gens (en dehors de YouTube, qui est tout aussi bien et à la demande, si tant est que l’on fait l’effort de chercher le contenu de qualité).

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s