Les Multiples Vies de Leo Davis [Fr] Prologue

« Hé, vous ! Que pensez-vous de la qualité déclinante des huîtres du Bassin d’Arcachon ? »

Il existe des questions tellement stupides et inattendues que seuls de rares élus peuvent être capable de les entendre. Et de toute la foule arpentant la rue Sainte-Catherine les nez dans les écharpes en ce froid après-midi de janvier, un seul garçon l’entendit. Leo s’arrêta. Que… Quoi ? Mais… Hein ? Je… Mais… Euh… Hein ? « Quoi ? »

L’homme qui avait posé la question s’approcha de l’adolescent et la reposa, de manière un peu plus insistante. « Que pensez-vous de la qualité déclinante des huîtres du Bassin d’Arcachon ? »

En dehors de l’impossibilité de répondre à la question, Leo était perturbé par le fait qu’il ne savait pas qui était cette personne étrangement bien habillée.

Faisait-elle un sondage ? Visiblement non, elle ne portait pas de papier pour noter son éventuelle réponse et personne n’était avec lui pour haranguer d’autres passants avec cette étrange question.

Faisait-elle partie d’une quelconque émission de caméra cachée ? Possible. Les caméras sont si petites de nos jours qu’elles en deviendraient presque indétectables. Ceci dit, il était incapable de dire pourquoi cela ferait rire les gens de voir des personnes totalement déboussolées par une question venue de nulle part… Quoique. Le décalage entre son apparence et l’absurdité de sa question pouvait faire au minimum sourire.

Ou bien peut-être qu’il s’agissait d’un personnage magique provenant d’un quelconque conte de fées. De ceux dont on dit qu’il faut faire attention à ne pas brusquer, autrement ils vous maudissent à l’aide d’une magie puissante. Certaines histoires commencent bien de cette façon-là après tout… Mais non. Leo savait bien que la magie n’existait pas, autrement il y aurait une foule de héros héroïques et de méchants maléfiques se mettant sur la tronche tous les quatre matins et le monde serait déjà plus ou moins en ruines…

Ou alors s’agissait-il tout simplement de quelqu’un d’énervé contre l’industrie ostréicole, la faute à un repas de réveillon qui aurait mal tourné. C’était toujours possible et c’était la solution la plus logique dans cette situation si particulière.

Peu importe son identité, Leo devait lui répondre. Peut être qu’il me laissera tranquille si je lui donne la réponse qu’il veut entendre. « Elle est… déclinante ? »

Un sourire immense et un peu nigaud se dessina sur le visage de l’homme. « Exactement ! Je savais que quelqu’un serait d’accord avec moi ! Vous n’imaginez même pas à quel point je pensais… »

Et merde… De toutes les personnes traversant la rue Sainte-Catherine, il fallait que cet énergumène s’adresse à lui. En plus sa question est tellement mal tournée ! À tous les coups, c’était un piège. Leo se mit à regretter d’avoir oublié de charger son lecteur MP3 avant de partir de chez lui. Il aurait tout aussi bien pu ne prendre que son casque, histoire de faire illusion.

Au fil des années passées à fréquenter les rues de Bordeaux, Leo avait remarqué que les gens avaient bien plus souvent tendance à le laisser tranquille lorsqu’ils pensaient qu’il avait la tête ailleurs. Et dans cette situation là, son casque se serait avéré salvateur. Le garçon soupira discrètement.

***

Et le pire c’est qu’il ne s’arrête pas de parler, le bougre ! Cela faisait déjà cinq bonnes minutes qu’il déblatérait des propos incohérents sur les huîtres et le déclin de la société – comment en était-il arrivé jusque-là, même Leo ne le savait pas – et voilà maintenant qu’il se mettait à causer politique et conspirations ! Leo commença à considérer que quelqu’un quelque part lui en voulait énormément pour avoir vécu aussi longtemps. Ce fut à ce moment précis qu’une pensée particulière traversa l’esprit du jeune homme : D’ailleurs, y’a quelqu’un qui supervise toutes les formes de vie de cette planète ?

Leo n’arrêtait pas de se poser des questions à ce sujet, et surtout depuis quelques mois. Il avait une chance monstrueuse et ne pensait pas cela normal. Comme si quelqu’un veillait sur lui et l’empêchait de mourir… Ou au moins de se blesser de façon plus ou moins grave. La première fois qu’il s’en était véritablement rendu compte, c’était quand il avait manqué de tomber dans les escaliers du petit parc à côté du centre commercial de Mériadeck. Son bras avait retrouvé la rampe et il avait réussi de façon quasi-miraculeuse à se retenir de chuter. Comme si son corps tout entier avait déjà fait l’expérience de la chute et ne voulait pas la revivre. Cet événement le tarauda tellement qu’il décida d’en parler à ses parents le soir même. Ils n’y prêtèrent pas véritablement attention et mirent tout cela sur le compte de ses réflexes encore aiguisés par son jeune âge. Mais cette coïncidence était bien trop heureuse. Le Doute planait dans son esprit.

Il y avait également eu cette fois où un pot de fleur avait manqué de s’écraser sur sa tête… Leo commença à repenser à ce ridicule incident, mais n’eut pas le temps de se remémorer plus, car il remarqua que l’homme venait de lui poser une autre question et qu’il attendait de lui une réponse. N’ayant pas écouté et ne sachant quoi dire, il haussa les épaules en émettant un petit « Sans doute… », ce qui sembla convenir à l’homme, qui reprit sa tirade de plus belle.

***

Au bout de deux minutes qui lui semblèrent une éternité, Leo sentit des vibrations provenant de la poche droite de son pantalon. Un appel ! Enfin un signe que le destin, le karma ou une éventuelle divinité qui veillait sur lui n’était peut être pas si rancunier ! Le garçon interrompit l’homme qui semblait désormais parler de la différence de force entre Jean-Claude Van Damme et Chuck Norris. « Je suis désolé, je dois y aller, j’ai un appel !

— Oh… » La déception profonde pouvait se lire sur le visage de l’homme. « Eh bien bonne journée alors ! »

Les deux hommes partirent dans des directions opposées. Leo se maudit de ne pas avoir trouvé cette excuse plus tôt, et prit en grande hâte son téléphone. Il vit sur son écran que le numéro lui était inconnu. Il hésita, puis répondit : « Ouiyello ?

— Bonjour. Monsieur… Davis ? » Une voix féminine était à l’autre bout du récepteur. À l’intonation de sa voix et l’incertitude en lisant son nom, il y avait trois chances sur quatre pour qu’il s’agisse d’une standardiste. Leo commença à craindre le pire.

« Oui, c’est bien moi… Enfin… Euh, oui ?

— Oui bonjour, nous vous appelons pour vous parler de l’ouverture d’un magasin de… » 

Leo leva les yeux au ciel et voulut hurler de manière quasi-théâtrale. Mais c’est quoi cette journée pourrie !? Rrrraaah !

***

Au bout de quarante secondes de blabla inutile à ses oreilles, Leo jeta un œil à sa montre. 16h25. Ses yeux s’écarquillèrent. S’il ne se dépêchait pas, d’ici cinq minutes il allait être en retard pour le dernier cours de la journée. Le lycée se situant à l’autre bout de la rue, soit à cinq cents mètres de là où il était, il sut qu’il n’avait pas le choix : il allait devoir courir plus vite que jamais s’il ne voulait pas avoir de pénalité. Et ne pas lambiner pour regarder les vitrines des magasins. Ça pouvait aider.

Il prit le temps de dire gentiment que l’offre ne l’intéressait pas avant de dire au revoir et de raccrocher, de mettre le téléphone dans sa poche en veillant à ne pas le faire tomber et puis correctement enfiler son sac sur ses deux épaules avant de commencer à courir à toute vitesse. Il évita les nombreux passants avec une agilité dont il ne soupçonnait pas l’existence.

Les devantures des magasins défilaient à toute allure, semblant se brouiller dans un mélange de couleurs vives et de lumières quasi-aveuglantes. Tandis qu’il courait, Leo ne voyait clairement que son objectif. Le bout de cette très longue rue commerciale se rapprochait très lentement, mais sûrement, jusqu’au moment où elle fut coupée en deux parties égales. Le réseau routier et celui du tramway la traversaient perpendiculairement, agissant comme une frontière invisible entre le côté lumineux, chic et riche de Bordeaux et les quartiers pauvres, où la lumière semblait être moins présente, les échoppes plus vétustes et l’ambiance franchement moins rassurante1.

Leo continua de courir, beaucoup trop focalisé sur son objectif pour faire attention à ses alentours. À sa propre surprise, il se mit à penser à nouveau à cette histoire de pot de fleurs, ainsi qu’à toutes les fois où il pensait qu’il allait mourir, mais un bruit assourdissant le sortit immédiatement de sa réflexion. Il tourna sa tête vers la droite et vit le tram arriver droit sur lui. Le chauffeur, paniqué, klaxonnait de toutes ses forces. À la vitesse où il allait, même s’il freinait brutalement, il était trop tard. Soit c’était le garçon, soit c’était les passagers du véhicule qui allaient tous violemment basculer.

Malgré sa peur, Leo continua à courir, évitant de justesse de finir écrasé comme un vulgaire Leo-sandwich.

Le tram passa dans son dos, à quelques centimètres.

Il n’en croyait pas ses yeux. In extremis, il avait réussi à déjouer les plans de la Mort ! Il vit le regard choqué des passants.

Ce qu’il ne vit pas en revanche, c’était la voiture roulant à une vitesse un peu trop élevée sur la route juste derrière.

Au lieu de cela, il vit une vieille maison, entourée de rien d’autre que de ténèbres et de la faible lueur des astres lointains.

1Plus sérieusement, si vous n’êtes jamais allé à Bordeaux et qu’un jour vous venez visiter rue Sainte-Catherine, vous serez surpris par la véracité de ces propos. On pourrait presque dire qu’une blague impliquant un duel Lumière VS Ténèbres se cache là-dedans… Mais j’ai la flemme de le faire, surtout en sachant que ça risque d’offenser les gens qui habitent dans cette « partie sombre de la ville ».

PS : Je vais également profiter de ces annotations pour parler de la vie à Bordeaux et la vie en France, car il se peut que certains d’entre vous ayez importé ce livre ou bien n’avez vécu dans le pays que depuis peu. Et en plus, ces annotations auront aussi un minimum de valeur historique et factuelle, faisant que tous ceux qui diraient que la Fantasy n’est qu’un genre abrutissant auront tort, puisque vous pourrez apprendre des trucs sur Bordeaux et pourquoi pas des choses dont vous ne soupçonniez pas l’existence ! C’est qui qui fait le malin, maintenant, hein ?

PS 2 : Et non, je n’appellerai pas ces petites digressions les « Petites Anecdotes Pertinentes et Rigolotes de Benjamin », ni les abrégerai en « PAPeRdB », même s’il y a PAPeR dedans et que vous lisez probablement ce livre au format papier, parce que peut-être que vous le lisez sur un eBook et… Enfin bref, passons à la suite.

Pour lire le Chapitre 1, c’est par ici ♪

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