Leo Davis [Fr] – Chapitre 6.1 : Bienvenue à Dyisia !

Leo, surpris, se mit à hurler. En même temps, qui ne hurlerait pas s’il était propulsé sans prévenir à plusieurs dizaines de mètres dans les airs ? Il ferma les yeux et hurla lorsqu’il fut à dix mètres de hauteur. De même lorsqu’il franchit le cap des vingt mètres. Pareil à trente mètres. Et toujours à quarante mètres. À quarante-deux mètres, le garçon ouvrit les yeux et remarqua qu’il était arrivé au niveau du sommet de la falaise.

Le soleil avait atteint son zénith il y a trois heures déjà et Leo pouvait sentir sa douce chaleur taper avec la force d’un bulldozer sur le sommet de son crâne. Il devait faire au moins une trentaine de degrés, si ce n’était plus. Heureusement, cette sensation était atténuée par l’air relativement frais. Il sentit ses poils balayés par les courants d’airs, mais, étonnamment, le contact était moins violent que prévu. En l’état, c’était comme si une légère brise l’atteignait et il pouvait très clairement voir ses alentours sans avoir à plisser les yeux. Malgré la peur qui l’envahit lorsqu’il fit l’erreur de regarder en bas, Leo arrêta de hurler. Il vit qu’il était désormais au dessus du lac, à une bonne centaine de mètres de l’îlot d’Edgar. Si jamais il se mettait à tomber, avec un peu de chance il ne ferait qu’un grand plongeon… Mais ce ne serait pas le cas, puisque, au vu de la courbe entamée par la montée, si jamais il commençait à redescendre, un cas de renard aplati contre une falaise serait à déplorer.

Soixante mètres de hauteur par rapport à son point de départ. Leo remarqua quelque chose d’étrange : la même barrière qui semblait entourer le sommet de la falaise l’entourait lui aussi formant une sorte de bulle. Ses pieds en touchaient le fond. Par curiosité, le jeune renard se risqua de tendre un de ses bras. Le poing serré et les griffes rentrées, il toucha la bulle, qui était flexible, mais suffisamment solide pour résister. Dans tous les cas, il ne se risqua pas d’appuyer plus que ça, sait-on jamais, elle pourrait exploser…

Quatre-vingt mètres de hauteur. Leo regarda devant lui et vit l’océan. Il se risqua à nouveau à un coup d’œil vers le bas. Le lac avait disparu et il s’apprêtait à passer par dessus la falaise. Il regarda de nouveau devant lui et observa au loin. De l’eau à perte de vue. Baissant un peu la tête, il voyait une côte, ainsi que ce qui semblait être une agglomération blanchâtre de bâtisses, mais il n’en était pas encore sûr. Ce qui était sûr par contre, c’est que d’après la trajectoire de la bulle, il y allait.

Mais un détail le turlupinait : pourquoi est-ce que ce village semblait aussi bas ? Il balada son regard lentement et nerveusement en direction de ses pieds et, passé un véritable océan de végétation ainsi qu’un autre village à l’aspect bien plus sombre, il vit le très grand dénivelé qu’une rivière descendait joyeusement. Ok, donc la falaise était une montagne. Il tourna la tête pour regarder l’îlot et vit que la soi-disant falaise entourait le lac, formant une cuvette… Ou bien un ancien volcan. Huh. Leo voulait s’interroger sur les raisons pour lesquelles un dieu s’amuserait à construire une maison au sommet d’un volcan, mais n’eut pas vraiment le temps d’y réfléchir car il se sentait lentement mais sûrement redescendre. Uh oh.

Remarquant que la descente était très lente, il mit sept mètres avant de décider d’en profiter pour observer au maximum ses alentours. Il en avait au moins pour quelques minutes à tomber, alors autant en profiter pour observer le très joli paysage qui allait très probablement le tuer.

À sa gauche au loin il pouvait apercevoir trois petites îles, ainsi qu’une quatrième presque invisible. Un peu plus près, il aperçut ce qui semblait être un autre village, mais là encore, il était un peu trop loin pour être bien vu.

S’en suivait encore une fois une vaste étendue de végétation, alors le garçon décida d’observer à nouveau le sombre village par dessus lequel il passait désormais. Il pouvait clairement y voir des bâtisses en pierres aux cheminées en cuivre et aux toits en ardoise noire. Elles étaient arrangées de manière droite, avec une précision digne du plus maniaque des architectes. Les rues étaient parallèles et perpendiculaires, à la seule exception de la rivière, qui séparait très clairement le village en deux et serpentait légèrement. Son œil fut attiré par un petit détail curieux : une des maisons était détruite. Quelques murs tenaient lamentablement, et le sol était légèrement enfoncé, mais Leo n’eut pas le temps de se concentrer dessus qu’il l’avait déjà perdue de vue.

Arrivant au bout du village, il remarqua de drôles d’appareils de chantier s’affairant à creuser le sol. Des fondations pour des murs étaient posés ça et là de la rivière. Probablement des travaux pour renforcer les fortifications de la ville. Il remarqua que la plupart des personnes qui y travaillaient le fixaient d’un air à la fois émerveillé et perdu.

Leo regarda à sa droite : l’océan y était à perte de vue, alors il se concentra sur ce qui était la côte. Forêt, forêt, forêt, forêt… ok, rien à voir donc Ah tiens, un dirigeable ! Et même un autre qui va dans l’autre sens ! Le garçon regarda de nouveau devant lui, vers sa destination. Le village blanc se voyait mieux désormais : un mur d’enceinte blanc immense était visible et au delà se tenaient des maisons délicatement agencées… Du moins, à première vue, car ça restait à une assez longue distance par rapport à là où le voyageur des airs était situé.

Lentement mais sûrement il descendait. Et plus il descendait, plus mauvais était le pressentiment que Leo avait : il constata amèrement qu’il n’allait pas arriver jusqu’au village. Avec un peu de chance, il n’allait pas mourir en s’écrasant. Juste tomber suffisamment près pour ne pas avoir à marcher trop longtemps… Enfin, à condition de ne pas tomber dans la rivière, que la bulle semblait gentiment longer. Pitié faites que je ne tombe pas dans l’eau. Pitié faites que je ne tombe pas dans l’eau. Car autant Leo savait qu’il devrait un jour connaître les joies de la fourrure mouillée, autant il souhaitait les connaître le plus tard possible, de préférence sans des vêtements voués lui coller à la peau après.

La forêt se rapprochait lentement, mais sûrement. À la vitesse où il descendait, Leo comprit bien assez vite que sa chute allait se faire de façon assez douce. Il n’était plus qu’à une trentaine de mètres du sol, mais le mur d’enceinte du village était encore à plusieurs centaines de mètres de là, possiblement un ou deux kilomètres. Il regarda à ses pieds. Ouaip, la rivière est juste en dessous de moi. Ça va mal finir… Le garçon se résigna. Si jamais il devait tomber à l’eau, il ferait de son mieux pour rejoindre la côte au plus vite. Ou pas. Il observa plus minutieusement le courant. L’eau coulait à une vitesse affolante et avec force. Le garçon se résigna donc à tomber à l’eau et faire attention à ne pas se noyer. C’était certes un plan bourré de failles, mais au moins c’était un plan qui impliquait de ne pas mourir. Avoir cette option à disposition avait quelque chose de rassurant.

La bulle se rapprochait de la surface de l’eau. Vingt mètres, quinze mètres, dix mètres. Le mur d’enceinte aussi se rapprochait. Mille trois cent cinquante, mille cent cinquante, neuf cent cinquante. Bon, eh bien au moins je n’aurai pas trop loin à flotter ! C’est parti !

La bulle fit doucement contact avec la surface de l’eau. À la grande surprise du garçon, il ne s’enfonça pas dans l’eau, mais resta debout. Il ne fut même pas éclaboussé ! Oh chouette, je vais pouvoir arriver là-bas sans pro… La bulle éclata, laissant Leo lamentablement tomber dans la rivière.

***

« Tu penses que c’était quoi, cette comète ? » demanda Grant.

« Je sais pas. En tout cas, ça semblait venir de chez Edgar. » lui répondit Sebastian.

Les deux gardes se tenaient de part et d’autre de la grille d’entrée du village. Entre eux coulait la rivière, qui n’avait pas besoin de laisser-passer pour entrer. Les seules choses qui ne pouvaient pas passer étaient les morceaux de bois flottant, arrêtés par la grille, dont les épais barreaux étaient suffisamment proches pour ne laisser passer que d’éventuels très minces résidus.

Grant et Sebastian avaient déjà fait leur travail de ramassage une demi-heure plus tôt, donc la grille était plutôt bien dégagée. Tout ce qui leur restait à faire, c’était de surveiller les alentours, au cas où une éventuelle menace invisible pointerait le bout de son nez. Et à l’exception du mythique aventurier ou randonneur perdu, personne ou rien ne s’approchait du village. Pas même le Gygax n’était passé depuis des mois ! C’était dire à quel point il ne se passait pas grand chose. Heureusement que les gardes se relayaient très régulièrement, autrement ils s’ennuieraient ferme.

Sebastian sortit sa montre de sa poche. Il regarda l’heure. « Encore une heure avant la relève. On fait quoi en attendant ? »

Grant haussa des épaules « Et si on jouait à… Attends, c’est quoi ça là ? »

Sebastian regarda dans toutes les direction « Quoi ? Où ça ? »

Grant pointa du doigt « Là-bas, dans la rivière… Ce ne serait pas…

Si ! Une personne en difficulté ! Il faut lui venir en aide ! Grant, tu nages mieux que moi, tu t’en charges. »

Grant jeta un regard exaspéré à son collègue, puis dit soupirant « Bon ok… Mais tu me revaudras ça. On va attendre qu’il arrive à la grille et on le ramasse, d’accord ? » Il enleva ses protections, posa son arme au sol et se prépara à sauter.

***

Espèce de sale petite… Leo luttait tant bien que mal contre le courant pour se maintenir à la surface. Heureusement pour lui, le courant n’était pas aussi fort qu’il le croyait. Sa tête resta une grande partie du temps hors de l’eau, mais l’occasionnel remous lui fit boire une tasse. Son plus grand ennemi à l’heure actuelle était sa tenue, qui n’était pas adaptée du tout aux activités aquatiques et qui l’empêchait de correctement bouger. Sa tête se tourna en direction du village. Il put voir deux silhouettes de part et d’autres de l’entrée qui l’attendaient, une d’elles prête à agir. Puis il regarda droit devant lui et vit une grande grille en métal. Oh non… À cette vitesse, il allait se la prendre avec une certaine force. Tout ce qu’il espérait désormais, c’était que le contact ne fasse pas trop mal.

Luttant contre le courant de toutes ses forces, Leo vit la grille se rapprocher. Plus que dix mètres. Plus que quatre mètres. Il tendit un bras pour tenter d’amortir l’impact, lorsqu’il crut entendre le bruit de quelqu’un se jetant à l’eau. À deux mètres, il leva son deuxième bras, puis à peine eut-il le temps de le mettre devant lui que ses mains touchèrent la grille. Il tenta de trouver un point pour s’accrocher, puis se hissa légèrement lorsque ses doigts trouvèrent un endroit à agripper. L’eau le balayait sans ménagement, et parfois réussissait à atteindre son museau.

« Besoin d’aide ? » Leo tenta de tourner son visage et tomba museau-à-museau avec une loutre, qui le regardait d’un air suspicieux, quoique sympathique au vu des circonstances.

Une loutre qui parle… Pensa-t-il par réflexe, alors qu’il avait déjà parlé à un dieu aux traits félins, un furet divin et qu’il était lui-même devenu un renard anthropomorphe. « Euh… Oui, ce ne serait pas de ref… » Une petite vague le frappa au visage, noyant son dernier mot.

La loutre sourit, puis le prit par dessous les bras. Leo lâcha la grille, puis se laissa emporter par son sauveur, qui longea le muret puis s’accrocha au barreau d’une échelle fermement plantée dans la pierre. « Vas-y, monte ! »

Leo agrippa le barreau, puis tenta de s’extraire difficilement de l’eau. Ses vêtements trempés étaient particulièrement lourds et son poignet gauche l’élançait un peu, mais il réussit à trouver la force de se hisser. À mi-chemin, il leva la tête et vit un bras tendu vers lui. Sans hésiter, il le prit et fut tranquillement soulevé vers la terre ferme.

Leo rampa de manière à dégager le passage pour la loutre puis s’assit, reprenant sa respiration. Il regarda avec plus d’attention son autre sauveur et constata que lui n’était pas une loutre, mais un chien. Un berger allemand pour être plus précis. Il portait une sorte d’armure en cuir sombre aux épaulières renforcées par des plaques en fer ainsi qu’un pantalon lui aussi en cuir aux genouillères aux reflets cuivrés. Il portait un casque adapté à ses oreilles et détail surprenant, il n’avait non pas une épée, mais une épaisse canne en bois à la main. La loutre était remontée et se tenait devant lui. Son habillage était bien plus simple, car il ne portait qu’un maillot de bain partant des épaules jusqu’au genoux. Son pelage brun brillait en partie à cause de l’eau qui coulait à grosses gouttes, et, curieusement, ses poils devenaient tellement longs au sommet de sa tête que l’on aurait cru qu’il avait des cheveux. À y regarder de plus près, le chien aussi semblait en avoir, mais lorsque Leo y repensa, lui aussi en avait, donc il ne pouvait qu’accepter ce fait et devrait éviter de leur poser la question pour ne pas avoir l’air idiot…

« Merci… Beauco… » dit le jeune renard en reprenant son souffle et en se frottant le poignet, avant de lever la tête et de sentir et voir la canne du chien braquée devant son museau.

« Qui êtes-vous et d’où venez-vous ? » demanda le chien, d’un air calme, mais quelque peu nerveux.

Leo fut surpris par cet accueil. « Euh… Vous savez, ce n’est pas une façon d’accueillir…

Silence ! » cria le chien d’un ton autoritaire.

La loutre était en train de traverser le petit pont reliant les deux parties de la fortification. Elle récupéra sa canne et revint la braquer sur le renard, qui n’avait rien demandé. « Vous n’avez clairement pas l’air de venir d’ici. Qui êtes-vous, et d’où venez-vous, étranger ? »

Leo observait les cannes et les pointa du doigt. « Ce… Ce n’est pas très menaçant, ces trucs-là… » Le chien frappa le mur avec force. Un bruit sourd se fit entendre. « Bon ok. Ça l’est. »

La loutre s’impatienta « Répondez à notre question. On ne veut pas en arriver au point où l’on devient méchant. »

Autant ces gens-là étaient des gardes, autant ils avaient l’air moins idiots que ceux que le garçon voyait d’habitude dans les films. Il arrêta de vouloir faire le malin « Je m’appelle Leo et je viens de… Euh… » Il tourna la tête vers le sommet du volcan et le pointa du doigt « Là-haut. »

Les gardes regardèrent l’endroit indiqué par leur prisonnier. « Leo ? Ou bien plutôt… Gerroldt ? » lui demanda le chien, légèrement surpris mais quelque peu suspicieux.

La tête de Leo recula involontairement en même temps que son sourcil se leva « Gerroldt ? Euh… Non ? Je pense que je m’en souviendrais si je m’appelais comme ça. Non, je m’appelle Leo Davis et je viens vraiment de là-haut. Stan m’a emmené ici et… »

Les deux hommes s’échangèrent des regards confus. La loutre demanda « Vous connaissez Stan ? »

Enfin un terrain sur lequel il se sentait confortable. Leo leur répondit, confiant « Oui, je le connais puisque c’est lui qui m’a fait venir ici. »

Le regard des deux gardes s’illumina. Ils baissèrent leurs cannes « Ça veut dire que vous venez du monde de Stan ? » demanda le chien.

C’était l’occasion de tourner la situation en sa faveur. « Eh bien oui, mais je suis surpris que vous sachiez à propos des autres… »

Le chien se tourna vers la loutre, ignorant ce que le renard disait « Grant ! C’est bien le protégé de Stan ! Je vais aller chercher Greg, il faut qu’il le voie !

Oui, vas-y. Il faut qu’il soit mis au courant immédiatement !

Euh… Vous m’écoutez, ou bien… »

Le chien partit en direction de l’entrée située à la droite du jeune garçon sans un mot, puis disparut, laissant Leo avec la loutre, qui lui tendit la main. « Je m’appelle Grant. Ravi de faire votre connaissance, Monsieur Davis. J’ai beaucoup entendu parler de vous ! »

Leo lui serra la main sans réfléchir et laissa son bras se faire balancer sans comprendre ce qui était en train de se passer. La loutre le tira vers lui, pour le faire se relever « Euh… Enchanté ?

J’imagine que vous ne vous sentez pas confortable au vu de ce qui s’est passé. » Il posa son regard sur les vêtements trempés du garçon. « Venez avec moi, on va arranger ça. »

La loutre emmena le garçon à l’intérieur du mur d’enceinte. Il entra dans une petite pièce carrée faisant office de vestiaire. Éclairée par une torche et ce qui semblait être des lanternes posées contre les murs, on pouvait voir que les murs en pierre resplendissaient de leur blancheur. Des chemises et des pantalons étaient posés contre le mur, pas loin de là où différents types d’armures étaient posées sur des mannequins aux formes différentes. Des bancs étaient disposés en un carré au centre de la pièce devant des casiers et au fond se trouvait un escalier qui longeait le mur. La loutre se dirigea vers un casier et en sortit une serviette sèche. « Tenez, prenez ça pour vous sécher. Nous n’avons pas encore construit de cabine de séchage ici alors il faut se contenter de ça et de la torche là-bas… Et au vu de votre gabarit, vous pouvez prendre des vêtements de rechange hundini, ça devrait vous aller. » Elle pointa du doigt un casier avec un grand H.

Leo lui fit un signe reconnaissant de la main « Ne vous inquiétez pas pour ça. » Il claqua des doigts, faisant apparaître sa valise. « Je pense avoir ce qu’il faut ici. »

La loutre le regarda avec des yeux émerveillés « Woah, génial ! La même que Stan ! » Il se précipita vers la porte menant à l’extérieur. « Attendez-moi ici, je vais récupérer mes affaires dehors ! »

Leo acquiesça, puis la loutre sortit. En regardant les lanternes de plus près, il constata que celles-ci étaient remplies d’eau. Plus curieux encore, des pierres reposaient au fond et émettaient une lumière douce, bien qu’assez forte. Levant un sourcil, il prit la serviette, puis la posa sur sa tête avant de se tourner vers le miroir placé dans un coin de la pièce. Les poils sur sa tête étaient réunis par l’eau dégoulinante et ses vêtements mouillés et froids lui collaient à la peau. Il enleva sa chemise et se rapprocha de la torche, tout en veillant à ne pas s’en approcher de trop près. Sa chaleur était bienvenue et le garçon put se sécher plus rapidement. Il constata en se regardant dans le miroir que son torse était d’un blanc impeccable. La tâche blanche commençait au niveau du sternum et semblait s’arrêter un peu en dessous du niveau de sa ceinture. Les poils roux reprenaient leur territoire à partir des côtes et envahissaient le dos dans son intégralité.

Grant revint dans la pièce, son armure à la main, surprenant le renard en train de s’observer. Leo vit la loutre dans le reflet du miroir, et se retourna brusquement. « Oh, désolé de vous avoir fait peur, je ne voulais pas…

Ah euh… Non, ce n’est rien. C’est juste que je ne suis pas encore habitué à ce corps… »

Grant leva un sourcil, curieux. « Comment ça ? Vous n’étiez pas comme ça avant ?

C’est… Euh… Une longue histoire.

Je vois. » La loutre vit la flaque d’eau qui s’était formée aux pieds du garçon, ainsi que son pantalon qui lui collait à la peau. « Vous ne vous occupez pas d’en bas ? Vous savez, vous pourriez avoir une crampe si vous ne vous en occupez pas bien. »

Leo regarda d’un air dubitatif son interlocuteur. « Euh… Oui, je compte bien m’en occuper, mais je préférerais que vous ne soyez pas là, si vous voyez ce que je veux dire… »

La loutre leva un sourcil. « Hum ? Non, je ne vois pas. Vous pourriez être plus spécifique ? »

Leo garçon se frappa le front « Je ne vais pas vous faire un dessin, si ?

Euh… Dans ce cas précis, ça m’aiderait bien. » La loutre fronça les sourcils, d’un air incertain. « C’est un truc culturel, non ? »

Leo abandonna toute volonté de s’expliquer. Il lui dit, les mâchoire serrée. « Si vous pouviez sortir d’ici, alors oui, je pourrai m’occuper du bas. »

La Lumière de la Compréhension frappa la loutre « Ooooh, je vois. Disons qu’ici, ce n’est pas un problème. Mais si vous voulez que je parte, alors je vais le faire.

Oui. Merci. » Ces derniers mots sortirent de la mâchoire anormalement serrée du garçon, dont le niveau d’agacement avait atteint un pic.

Grant sortit de la pièce et Leo put enfin finir de se sécher… Du moins, aurait pu, si ce n’était pas pour l’arrivée en trombe du chien, qui avait dévalé les escaliers alors que Leo était en train de jeter ses affaires trempées dans la valise. « Bonne nouvelle, vous pouvez maintenant aller voir…

Sortez d’ici tout de suite ! » Leo rugit, furieux.

Le chien crut voir un démon l’espace d’ un instant. Apeuré, il remonta les escaliers en toute hâte, manquant de peu de trébucher et criant « Oui, chef ! »

***

Enfin calme, sec et habillé avec des vêtements tout aussi confortables et curieusement identiques aux précédents – la cravate en moins, qu’il trouvait superflue – Leo appela les deux gardes, qui arrivèrent très rapidement pour le voir. Le chien leur expliqua que le dénommé Greg était disponible pour accueillir le garçon au sommet de la Tour Ouest. Grant se proposa ensuite de l’accompagner « Sebastian, tu t’occupes d’attendre la relève, je vais emmener Leo auprès de Greg. Tu a besoin de te reposer après toute cette course. »

Sebastian haussa un sourcil « Hum ? Mais je vais bien et la tour n’est qu’à… »

Grant l’interrompit « Tututut, n’oublie pas que tu m’en dois une pour tout à l’heure. C’est moi qui aura l’honneur d’accompagner Monsieur Davis et puis c’est tout. »

Le chien grogna, mais accepta « D’accord… Bon bah j’y retourne alors ! » puis il s’inclina devant le jeune renard « Ce fut un plaisir de vous avoir rencontré, monsieur Davis. »

Hésitant, le garçon hocha de la tête « Heu… De même. » Ce sur quoi Sebastian alla dehors, laissant le renard avec la loutre, qui avait pu remettre son uniforme.

« Bon eh bien allons-y. Si vous voulez bien me suivre. » Grant se dirigea vers les escaliers, suivi par Leo. Passée la moitié des escaliers, la loutre s’arrêta et se tourna vers le garçon « Oh et ne soyez pas surpris par l’apparence de Greg. Malgré son air sévère, c’est un homme adorable. Je préfère prévenir, parce que tous les nouveaux venus sont systématiquement intimidés. »

Leo regarda le sourire sincère de son interlocuteur, puis demanda « Donc Greg est le chef de la ville, c’est ça ?

Si l’on simplifie les choses à l’extrême, c’est ça. À vrai dire, il ne fait que veiller à ce que la ville tourne bien et il résout les éventuels problèmes qui viendraient à se manifester.

Ah d’accord. » Leo ne chercha pas à insister. Il verrait bien par lui-même. Et alors qu’il s’apprêtaient à monter à nouveau les marches, une question qui lui avait brûlé les lèvres depuis dix minutes surgit « Mais au fait… Si j’ai bien compris, vous n’avez aucun problème avec la nudité ?

Euh… Non ? »

Cette non-réponse déstabilisa le garçon. « Et… Personne ici n’en a ? »

La question semblait tellement étrange aux oreilles de Grant, qui répondit « Non, pourquoi ? »

Leo fut surpris. Mais cela amena une question bien plus intrigante « Alors… Pourquoi est-ce que vous portez tous des vêtements ? »

Grant eut l’impression de voir les fondations mêmes de la société être remises en cause par cet étrange Étranger. L’espace d’un instant, il se mit à réfléchir intensément, puis répondit « Vous… Votre monde est-il si différent que ça du nôtre ? »

Leo acquiesça. « Oui… Enfin, nous aussi on porte des vêtements, mais c’est vraiment par nécessité. »

Continuant leur chemin, Grant expliqua au garçon que les habitants de ce pays s’habillaient en fonction du métier qu’ils exerçaient à ce moment-là. Ainsi, Grant portait une armure pour montrer qu’à l’heure actuelle il montait la garde devant le mur, mais aussi un maillot de bain pour indiquer qu’il s’occupait de ramasser le bois mort devant la grille qui filtrait l’eau à l’entrée de la ville. Une fois qu’il aurait fini son tour de garde, il enfilerait des vêtements de ville et serait libre de faire ce qu’il voudrait jusqu’au lendemain, où il aurait à enfiler un uniforme de boulanger. Ce petit détail interpella Leo, qui lui demanda comment cela était possible. Intriguée, la loutre lui expliqua que tous les habitants de la ville exerçaient les métiers qu’ils voulaient s’ils le pouvaient et déclaraient leurs activités désirées à Greg, qui arrangeait le planning de chacun. Cependant, il y avait une seule obligation : tout le monde devait passer trois heures à monter la garde une fois par semaine, après quoi ils étaient libres de faire ce qu’ils souhaitaient de leur journée. Dans l’éventualité où il voudrait changer de ville pour exercer une autre activité, le citoyen échangerait sa place avec un autre citoyen de la ville désirée et ils échangeraient leurs maisons, temporairement ou définitivement.

Leo eut du mal à imaginer comment un tel système pouvait fonctionner, mais fut interrompu dans sa réflexion lorsque Grant constata qu’ils étaient en train de faire attendre Greg. Accélérant le pas, ils traversèrent un petit couloir, montèrent d’autres escaliers et arrivèrent devant une porte. Grant frappa, puis l’ouvrit après avoir entendu une réponse. La loutre fit signe au garçon d’entrer, ce qu’il fit sans attendre.

La pièce avait tout de celle qui pourrait étouffer de par sa chaleur si ce n’était pas pour quelques unes de ses nombreuses fenêtres ouvertes. Leo remarqua qu’en dehors de l’encadrement de la porte d’entrée, du sol et du plafond, pas un seul centimètre du mur n’était fait en pierre. Circulaire, la salle n’était constituée que de baies vitrées maintenues par de fines armatures en métal cuivré. À l’exception de bancs disposés en cercle pour épouser les formes de la tour, aucun meuble n’était à signaler.

Une loutre se tenait au centre, et… Jean Reno ? Malgré toute la volonté du monde, Leo n’arrivait pas à enlever cette étrange association de son esprit. La loutre avait une étrange ressemblance avec l’acteur, qu’il s’agisse des lorgnons ronds cachant des yeux d’un vert foncé, de la ‘barbe’ poivre et sel et des ‘cheveux’ courts et sombres qu’il arborait ou bien les cernes sous les yeux. Cette personne était l’incarnation-même du charisme et même si son expression était chaleureuse et bienveillante, sa posture et son aura témoignaient de sa force, aussi bien d’esprit que physique.

Greg portait une simple chemise blanche avec ce qui devait être l’emblème de la ville cousu sur la poche gauche au niveau du cœur. Son pantalon était simple, d’un beige sobre et élégant. Une veste ainsi qu’une canne noire au pommeau rond avaient été posées sur un des bancs, visiblement les siennes. Il se rapprocha de Leo les bras ouverts. « Ah ! Leo Davis. Enfin nous nous rencontrons ! Stan m’a beaucoup parlé de toi. » La loutre prit le jeune renard dans les bras et l’embrassa.

« Euh… C’est un plaisir aussi ! » Dit le garçon, incapable de savoir quoi dire dans cette situation.

La loutre recula. « Gregory Edelson, chef de cette belle ville qu’est Lutricia. Je sais, je n’en ai pas l’air là, mais tu imagines bien qu’il fait une chaleur parfois écrasante ici. Je plains ceux qui sont de garde à cette heure-là… Enfin, c’est un mal nécessaire comme on dit… Mais assez parlé, ça va ? »

Assaut verbal au premier degré, argh ! « Euh… Oui, ça va…

Je t’ai vu arriver. Une entrée fracassante si je me permets ! À croire que Edgar a oublié de te prévenir à propos de la barrière… Enfin. Bien joué Grant pour l’avoir ramassé ! »

L’intéressé hocha de la tête d’un air gêné « Boh, ce n’est rien, je n’ai fait que ce qu’il y avait à faire dans une telle situation. »

Gregory eut un petit sourire, puis lui fit un signe en direction de la ville « D’ailleurs, si tu pouvais aller chercher mes enfants ce serait très gentil. Ils doivent encore être en train de se reposer dans leurs chambres, tu connais Lara.

Pas de soucis. Je reviens très vite ! » Grant salua Leo, puis referma la porte derrière lui.

Le garçon se retourna de nouveau vers le chef, qui semblait satisfait « Ah… Mes enfants. Basil et Lara… Ma fierté ! Pas plus tard que hier, avec Grant ils ont envoyé leur équipe en finale du tournoi d’aquachorda. » Il vit l’expression confuse du garçon « Ah oui, c’est vrai, Stan m’a dit que vous ne connaissiez pas ce sport. Ma fille se fera une joie de t’en expliquer le principe et de te faire assister à une séance d’entraînement ! »

Leo, voyant à quel point ce père de famille était heureux, ne pouvait s’empêcher de repenser au sien. Hugh Davis ne montrait que très rarement à quel point il était fier de son fils, mais dès que le sujet tournait autour de lui au travail, Hugh avait souvent tendance à raconter les exploits qu’il accomplissait. Et lorsque ses collègues lui dirent que Leo ferait un très bon enquêteur, il passa le reste de la semaine à sourire bêtement à chaque fois qu’il voyait son fils.

Le garçon ne put s’empêcher de regarder le sol d’un air triste. Ses parents commençaient déjà à lui manquer. Greg le remarqua « Quelque chose ne va pas ? »

Leo sursauta et leva immédiatement la tête vers son interlocuteur « Hein ? Oh non, ce n’est rien… C’est juste que… Ma famille me manque un peu. »

Gregory eut un air gêné « Oh… Ne t’inquiètes pas, tu la retrouveras bien assez tôt ! Je sais pourquoi tu es ici et je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour que tu puisses rentrer le plus vite possible ! »

Leo regarda la loutre, un sourire légèrement amer « Merci… »

La loutre tourna la tête dans différentes directions. Il lui fallait vite changer de sujet et les idées du garçon. Puis il vit la ville « Tiens, j’imagine que tu n’as pas encore vu Lutricia en vrai ! Viens par là. »

Les deux hommes se dirigèrent vers la baie vitrée ouverte et toutes les pensées négatives de Leo disparurent pour laisser place à l’émerveillement : d’un blanc pur, on pouvait voir depuis la tour des dizaines et des dizaines de petites maisons longeant différents canaux. Au loin l’océan s’étendait à perte de vue. Le garçon pouvait sentir la brise marine et l’air salin lui chatouiller les narines.

Devant lui se trouvaient des bâtiments imposants, dont ce qui semblait être un stade, tandis que sous ses yeux se trouvait un vaste parc vert, où étaient plantés sept points d’ancrage massifs semblables à celui qui maintenait le dirigeable d’Edgar en place. Seuls deux d’entre eux étaient utilisés par de magnifiques engins volants. « C’est là que l’on accueille les vacanciers et on les héberge… là » Il pointa du doigt une immense bâtisse sur la gauche, placée presque contre le mur d’enceinte. « Accessoirement, c’est aussi là que se situent mes bureaux et nos appartements. »

L’hôtel était véritablement immense, presque aussi haut que le mur d’enceinte lui-même. Passé le rez-de-chaussée, les fenêtres témoignant du premier étage étaient situées à six mètres du sol. Puis chaque étage après celui-là étaient espacés de trois mètres. Au total, Leo pouvait compter cinq étages, ce qui, compte tenu de la longueur et la largeur du bâtiment, était plus que correct. « C’est immense ! Vous avez combien de visiteurs là-dedans ? »

Greg se mit à réfléchir « On a 92 chambres sans compter celles de Basil, Lara et moi. Chaque étage est adapté au type de visiteur : les kutz et les très rares touristes raions sont logés au premier étage, les hundinis au second, les beayerns au troisième et les konijins au quatrième. Nous lutris logeons au rez-de-chaussée. Et si jamais il existe encore un atilax et qu’il soit suffisamment sain d’esprit pour venir ici, il pourrait probablement loger au quatrième. »

Leo écoutait tout ce charabia d’une oreille attentive, mais se dit qu’il attendrait que Stan arrive pour tenter de tout déchiffrer. « J’ai remarqué que vous parliez pas mal de vos enfants, mais qu’est-ce qu’il est arrivé à votre femme… Si ce n’est pas trop indiscret. »

Greg se tourna vers le garçon, choqué par la question, puis se tourna en direction du stade, tentant d’éviter le regard du garçon « C’est… Compliqué. »

Son regard se tourna vers les dirigeables, qui ballottaient au gré du vent. Leo se sentit embarrassé d’avoir posé la question et un silence pesant s’empara de la tour pendant une dizaines de secondes. Il était incapable de changer le sujet.

Tak tak. Tak tak.

Les deux hommes se tournèrent en même temps en direction du son, qui provenait de l’autre côté de la tour. Un mésange bleu frappait à la fenêtre de son bec. « Ah, ça c’est Edgar ! »

Edgar ? La loutre traversa la pièce, puis ouvrit la fenêtre pour laisser l’animal passer. Il entra, puis se posa sur l’épaule de Gregory. Au grand étonnement de Leo, cet oiseau était mécanique. Le niveau de détail était impressionnant, tant et si bien que chaque plume paraissait réelle malgré le fait qu’elles n’étaient finalement que faites d’un cuivre bleuté.

Greg fit signe à Leo de s’approcher « N’aie pas peur. Ce n’est qu’un messager. » Il tourna la tête vers le petit oiseau, puis dit « Qu’y a-t-il ? »

L’oiseau ouvrit son bec, puis une voix familière se fit entendre « Greg, c’est Edgar. Je voulais juste te prévenir que l’on viendrait te voir au plus vite. J’espère que Leo est avec toi et qu’il va bien. » La voix sembla s’éloigner du micro. « Stan, tu as un message à lui transmettre ? »

Après une petite pause, Leo et Gregory purent entendre la voix de Stan « Oui ? Euh alors, Leo, si jamais tu es là et que tu es sauf, ne t’inquiètes pas, on arrive. Je suis avec Edgar dans le dirigeable et autant c’est un beau moyen de locomotion, autant c’est… Lent ! On arrive dans combien de temps ? Trois heures. Trois heures ? Ça peut pas aller plus vite !? Je fais ce que je peux, Stan ! » Il y eut un petit silence, puis le félin reprit. « J’espère que tu as de quoi l’occuper Greg ! Allez, tiens bon et à tout à l’heure ! … Comment est-ce qu’on éteint ce truc ? Ah voi… » L’oiseau referma le bec, puis, après avoir regardé brièvement la loutre, disparut dans un volute de fumée que Gregory dispersa d’un geste de la main.

Un petit silence gêné se fit, puis il se retourna et déclara « Ah bah tiens, tu vois le sommet du volcan ? Ils sont là-bas. »

Leo se déplaça vers la fenêtre et vit un petit point noir se déplacer assez lentement dans le ciel. « Ils sont loin… » constata le jeune renard, quelque peu déçu.

La loutre posa sa main sur l’épaule du garçon, puis dit, souriant « Boh, vu où ils sont et la vitesse de ce message, je dirais qu’ils arriveront d’ici deux heures et quelques… Et je pense qu’avec mes enfants, tu ne vas pas t’ennuyer de toutes manières ! » La loutre se mit à rire, puis se tourna vers la porte. « D’ailleurs, ils devraient arriveeeeeer… Maintenant ! »

On frappa à la porte. Greg leur demanda d’entrer et Leo vit à sa grande surprise une jeune loutre et un chien entrer, suivis par Grant, qui referma derrière lui. « Lara, Basil, je vous présente Leo Davis…

— Le Leo Davis dont Stan nous a parlé ? » Demanda Lara d’un ton enthousiaste. La loutre était vêtue d’une chemise à manches courtes blanche assorti à une jupe beige du plus bel effet. Ses ‘cheveux’ étaient courts et d’un brun plus foncé que son pelage uni de la même manière que celui de son père. Seule une mèche au niveau de la tempe était grise. Ses yeux d’un marron sombre brillaient et son sourire était large. Étrangement, et Leo avait un peu honte de le remarquer, elle avait aussi ce qui semblait être de la poitrine. Certes, elle n’était pas très développée et elle n’était pas vraiment visible à cause de sa chemise fermée, mais elle était bel et bien là. Ne s’attardant pas sur ce point de détail, il remarqua aussi qu’elle avait un peu de ventre, ce qui complémentait bien son aspect jovial. Dans tous les cas, elle était heureuse de rencontrer le jeune renard vu comment elle s’avança pour lui serrer vigoureusement la main.

« Enchanté. » Basil, en revanche, semblait l’être moins. Peut être était-ce la timidité, car le chien arborait une expression gênée. De ses yeux vert foncés cachés derrière les mêmes lorgnons ronds que son père, il regarda furtivement Leo, puis le sol. Ses oreilles tombaient légèrement vers l’avant, séparés par des mèches brunes mal coiffées. Son pelage était d’un gris clair et son museau court le faisaient étrangement ressembler au reste de sa famille. Il portait une chemise à manches longues ainsi qu’un pantalon bleu foncé. Il était bien plus élancé que sa sœur, ce qui renforçait cette impression de tristesse. Leo remarqua qu’il portait également une longue écharpe d’un rouge vif. Gregory aussi le remarqua et fronça des sourcils. Basil vit l’expression de reproche de son père et le regarda d’un air sombre, mais s’avança pour serrer la main de Leo lorsque Gregory lui fit signe de le faire.

Lara, témoin de la scène, décida immédiatement qu’il était temps de ramener une bonne ambiance. Elle regarda autour d’elle. « Mais où est Stan ? Il n’est pas avec toi, Leo ? »

Son père soupira et pointa le dirigeable par la fenêtre. « Disons que c’est un peu compliqué. Leo te racontera tout tout à l’heure si tu le souhaites. D’ailleurs, si ça vous dit de lui faire faire la visite des lieux… En attendant l’arrivée de Stan, je préparerai le repas pour ce soir après avoir fini mon heure de garde. »

Grant leva un doigt puis s’avança de deux pas « Si tu veux, je peux prendre la relève, j’ai croisé nos remplaçants en bas dans les couloirs, donc… »

Gregory l’interrompit « Ne t’inquiètes pas Grant, je peux me débrouiller. Va te reposer, parce que quand Stan arrivera dans trois heures, tu montreras la fierté de Lutricia à ce jeune homme. »

Leo se tourna vers le maire « Hum ? Pourquoi est-ce ce ne serait pas l’un de vous trois ? »

La loutre posa sa main sur l’épaule du renard « Quand Stan arrivera, nous aurons besoin de nous entretenir avec Edgar, pour peaufiner les détails de ton séjour, maintenant que nous avons eu un bon aperçu de ton caractère. Nous en reparlerons ensuite pendant le repas, si tu veux bien. »

Le garçon hocha de la tête, puis Lara s’avança. « Bon, bah pas de temps à perdre ! » Elle le prit par la main et traîna un Leo surpris vers la sortie « La visite va prendre un peu de temps ! »

La jeune loutre ouvrit la porte. Ils saluèrent Gregory, puis sortirent, suivi par Basil. « Basil. » Le jeune chien se retourna en entendant la voix de son père. « Il faudra que l’on aie un mot plus tard. » Sans un mot, le garçon baissa le regard et sortit. Grant ferma la porte, mais resta derrière pour discuter avec le maire.

***

« C’est long… Quand est-ce qu’on arrive ? » Stan commençait à s’impatienter. Cela faisait maintenant cinq minutes qu’il tournait en rond dans la cabine. « J’espère que Leo va bien… »

Edgar regardait le paysage par la fenêtre. « Si mes calculs sont exacts, il a probablement atterri pas trop loin de Lutricia, donc il doit être avec Greg ou Lara et Basil avec un peu de chance. »

Le chat se rapprocha du furet pour observer lui aussi le paysage. « J’espère que c’est le cas… D’ailleurs, en parlant des enfants, ils ont gagné le match hier soir ?

— Ah oui… C’est vrai que l’on est parti en plein milieu et que cela te passionnait. » Le furet claqua des doigts et fit apparaître un petit carnet. « Tiens, je pense que ça va te plaire. »

Stan prit le papier tout en remerciant son collègue, puis se mit à le lire. « Ohoho, une belle victoire donc ! En même temps, battre des lapins à un sport aquatique n’a pas dû être bien difficile. »

Edgar toussota « Des konijins, Stan, pas des lapins. C’est très dégradant pour eux. N’oublie pas ce que je t’ai dit lorsque l’on célébrait la victoire de l’équipe d’Ophelia sur celle de Simon. »

Stan se mit à réfléchir « Ah oui, ça… Mais ça n’empêche pas que Konijin veut dire Lapin en néerlandais. »

Le furet regarda le chat d’un œil sombre, mais avant de pouvoir répondre correctement à cet affront, il fut distrait par la vision qu’ils avaient d’en bas.

Beayerd était visible et semblait déjà avoir été dépassée de moitié. Edgar put voir quelques habitants lever la tête et le saluer. Il ouvrit la fenêtre et, se penchant dangereusement en avant, en fit de même. Le spectacle dura près de cinq minutes, puis, se rapprochant du bord de la ville, le furet décida de rentrer. « Faudrait que je descende les voir un de ces quatre. Ça fait un bail que je ne l’ai pas fait… Je n’ose même pas imaginer comment les autres villes se portent.

— Vu comment le système est rôdé, la seule chose dont tu devrait te soucier, c’est à quel point tu leur manques. »

Edgar se mit à rire. « Pas faux… Tiens, on passe au dessus de ce chantier. Je me demande pourquoi ils font ça.

— Tu ne penses pas que ce serait à cause de ce fameux ‘Étranger’ dont les touristes parlent ? »

Le furet apparut pensif l’espace d’un instant « Apparemment oui. Gerroldt, il me semble. Samuel semble avoir adhéré à son projet de construction. Une chose est sûre : il faudra que j’aille le voir une fois que je me serai assuré que toi et Leo ne causiez pas trop de remous. Parce que autant j’accepte sa présence ici, si jamais il met en danger l’équilibre fragile de cette île avec ce barrage, il sera contraint de rentrer chez lui ou d’aller ailleurs, pur ou non. »

Stan regarda la forêt d’un air sombre. Il était arrivé dans ce monde suite aux conseils d’un dieu cornu, qui lui avait assuré que ce monde serait adapté aux gens comme lui et Leo. De plus, ce dieu itinérant lui avait assuré que ce monde était sans mauvaise surprise, ce qui était plutôt vrai, vu que les deux mois qu’il a passé dans ce monde s’étaient déroulés sans véritable accroc… Et même s’il était bien trop tard pour faire marche arrière, le doute planait. « Je comprends parfaitement… » Je ne faillirai pas à ma mission : il rentrera chez lui pur. J’en fais le serment, Freya !

***

Les trois adolescents descendirent les marches en silence, Basil d’un air triste et Leo et Lara d’un air gêné. Ce n’est que lorsqu’ils arrivèrent dans un long couloir que Lara se mit à parler « Tu sais que tu ne devrais pas porter cette écharpe, frangin. Je te l’avais dit en plus ! » Dit-elle à Basil d’un ton teinté de reproche.

Le principal intéressé ne répondit pas. Il tourna la tête sur le côté et lâcha un petit grognement.

Ce n’était visiblement pas la peine d’insister sur le sujet. Lara décida d’en changer et s’adressa à Leo d’un ton plus joyeux « Et donc, tu es arrivé ici depuis combien de temps, Leo ? »

Le jeune homme semblait pris au dépourvu. « Moi ? Euh… » Il regarda ses alentours « Depuis une heure environ.

— Mais comment ça se fait que Stan n’est pas avec toi ? Je sais que mon père a dit que c’était une longue histoire, mais on a un peu de temps avant d’arriver à l’hôtel… Il s’est passé quoi ? »

Leo leur expliqua tout en marchant, notamment l’histoire avec la barrière ainsi que l’agréable rencontre avec les grilles de la ville, ce qui fit grimacer les Edelson. Il leur raconta aussi comment Grant l’avait sauvé d’une certaine noyade jusqu’au moment où ils sont arrivés au sommet de la tour de garde. Lara écoutait le récit, fascinée. Même Basil sortit de sa morose transe, intrigué. Lorsque le garçon eut fini, ils étaient déjà dehors, proches de l’immense porte d’entrée de l’hôtel.

À la différence de tous les bâtiments environnants, les couleurs de l’hôtel mélangeaient harmonieusement le blanc et le rouge. Une grande mosaïque de un mètre de hauteur sur trois de longueur avait été placée au dessus de la porte. Il y était marqué ‘Ignos’.

« Bienvenue ? Mais qu’est-ce que ça veut… » Leo s’arrêta. Il venait de lire le mot à voix haute et malgré le fait qu’il lui semblait avoir dit ‘Ignos’, il s’entendit dire ‘Bienvenue’. Il resta bloqué un instant, puis se souvint que Stan lui avait appris le Multilingue. Donc si je lis le texte à voix haute, mon cerveau le traduit de lui-même ? Je sens que je vais avoir l’air fin à lire à voix haute toutes les trois minutes…

Basil se tourna vers Leo « Huh ? Tu ne sais pas ce que veut dire ‘Bienvenue’ ? » Demanda-t-il d’un ton dénué de toute méchanceté.

« Non… Enfin, si. C’est juste que… » Leo soupira. « Je vous expliquerai plus tard, c’est un peu compliqué. » Le garçon eut un rire nerveux. Le jeune chien n’insista pas plus. Sa sœur s’avança vers la porte et l’ouvrit, invitant les garçons à entrer.

Passée la petite cabine de la réception qu’une loutre accueillante occupait à la gauche du groupe, ainsi que la consigne gardée par un chat cendré souriant à droite, un immense hall se dévoila aux yeux de Leo. Le sol de marbre blanc était couvert d’un tapis rouge suffisamment large pour laisser un groupe de clients circuler dessus et l’on pouvait voir un peu partout des colonnes soigneusement arrangées. Droit devant vers le fond, Leo remarqua ce qui semblait être une passerelle gardée par un chien en uniforme chic assis à une chaise. À sa droite, une immense baie vitrée donnait sur la ville. Vers la fin, la baie formait une petite arche. Se pouvait-il que la rivière coule à l’intérieur du bâtiment ? Plus le groupe avança, plus Leo en était persuadé. À sa gauche, le hall continuait vers un grand escalier menant aux étages supérieurs. Il n’y avait pas à dire, cet hôtel était très luxueux et devait coûter horriblement cher.

Les adolescents continuèrent d’avancer vers la passerelle. Et en effet, la rivière coulait tranquillement dans une très large tranchée. « Ça va toujours Gus ? » Demanda Lara en s’adressant au gardien de la passerelle.

« Moui, même si le temps commence à se faire long. Heureusement que j’ai de quoi lire ! » Le chien pointa la pile de trois livres et un journal posé à côté de sa chaise.

La loutre lui fit un petit sourire. « Flo arrive dans deux heures, c’est ça ? » Gus acquiesça en grimaçant légèrement. « Boh, ne t’inquiètes pas, ça passe vite ! Je vais faire faire la visite à Leo, donc si tu nous entends faire du bruit, c’est normal. »

Le chien tourna la tête vers le jeune renard et le regarda avec des yeux ronds. « C’est Leo… »

« Davis, oui. Le protégé de Stan ! » Puis Lara lui dit d’un ton légèrement excité. « Par contre on n’a pas beaucoup de temps avant que Stan n’arrive. Tu pourras lui parler demain si tu veux. »

Leo adressa à Gus un sourire un peu gêné, puis fut emporté par Lara, qui lui prit la main et le tira vers la passerelle.

Au bout de la passerelle se trouvait un cul-de-sac avec trois portes. Celle d’en face portait un écriteau que Leo dut lire à voix haute pour comprendre : ‘Accès Interdit’. « Alors là, c’est là que nous vivons. » Lara pointa ensuite la porte sur sa gauche « Ça c’est le bureau de mon père. » Elle l’ouvrit, laissant Leo y jeter un œil. « Il l’utilise quand il reçoit des invités ou des personnes ayant des réclamations à faire. » Mais à peine eut-il le temps de passer la tête à travers l’encadrement pour voir que la couleur dominante était le rouge et qu’il y avait un bureau que Lara referma presque brutalement la porte sur son museau. « Mais on s’en fiche, on n’y va que très peu. »

Puis elle se retourna vers la porte derrière elle « Et ça, c’est le placard à balais pour cet étage, où il y a des… Balais. On nettoie l’hôtel au moins deux fois par semaine. » Elle ouvrit la porte « Tu peux regarder si tu veux. » Méfiant, Leo jeta un coup d’œil rapide et eut raison de faire attention, puisque son guide referma presque immédiatement. « Et hop, tu l’as vu ! Maintenant, on passe par là ! »

Lara tourna la poignée de la porte à l’écriteau et entra, suivie par Leo, puis Basil. Derrière se trouvait un couloir presque aussi long que le chemin menant à la passerelle dans le hall. Le plafond était beaucoup plus bas. Leo put compter sept portes : trois à gauche, trois à droite et une tout au bout. La jeune loutre se retourna, puis demanda « Elles sont comment les chambres dans ton monde, Leo ? »

Le garçon la regarda d’un air à la fois surpris et confus. « Euh… Les chambres ? Euh… Rectangulaires… Avec des meubles et un lit ? Pourquoi ? »

— Sans autre variation ?

— Euh… Non ? » Leo ne sut quoi répondre. On parlait de chambres après tout, un truc censé posséder un concept immuable et absolument banal.

Un sourire malicieux se dessina sur le visage de la loutre. « Ok, il faut que tu voies la mienne alors ! » Elle resserra son emprise sur la main du renard, qui crut bien ne plus sentir le sang y circuler, puis fut traîné avec bien plus de force vers la deuxième porte sur la gauche. « Tu es prêt ?

— Euh… Non ? » Répéta le garçon. Il faillait dire que Leo n’avait pas l’habitude d’entrer dans des chambres de filles… Encore moins dans des chambres de loutres.

« Tant pis pour toi ! » De son autre main, Lara se saisit de la poignée, puis ouvrit la porte. Toute l’appréhension du garçon laissa place à l’émerveillement lorsque ses yeux furent submergés par le reflet bleuté de l’eau et son museau par l’odeur fruitée de la mangue. Au centre de la pièce se trouvait un bassin d’eau de trois mètres de diamètre. L’espace autour permettait de marcher sans tomber : un peu plus d’un mètre séparait le bord du bassin du mur au minimum. Leo sentit une chaleur quasi-étouffante l’envahir.

Lara et Leo entrèrent, mais Basil resta dans le couloir. « Tu ne viens pas ? » demanda sa sœur.

« Hein ? Heu… Oui, oui. » Le jeune chien avança, et ferma délicatement la porte.

Leo put voir le reste de la chambre : à droite de l’entrée contre le mur se trouvait comme une sorte de cabine en bois ouverte. On pouvait y voir d’étranges plaques en métal sur le côté fixé au mur, idem sur l’ossature et le plafond de la cabine. Au fond de la pièce, des escaliers dissimulant une autre pièce menaient à un étage. Le plafond était étrange, car un curieux trou de 1m50 de diamètre avait été découpé au centre, mais il faisait trop sombre pour voir ce qu’il y avait en haut.

Lara se tourna vers Leo et le regarda dans les yeux « Alors ? Tu en penses quoi ? »

Le garçon continuait d’admirer les murs blancs et bleus « C’est… Beau ! Le lit est en haut j’imagine ?

— Hum ? Nonon, juste là. » Elle désigna le bassin du doigt.

Leo posa son regard sur le lit. Il fronça les sourcils. « Oh. » Marmonna-t-il.

Il s’avança pour en voir le fond. Le bassin semblait assez profond et Leo constata que la lumière provenait de là. D’étranges pierres y brillaient d’un éclat quasi-aveuglant, les mêmes que celles dans les lanternes du vestiaire. Il se tourna vers la loutre, puis de nouveau vers le bassin, puis de nouveau vers la loutre. Logique, remarque. Il pointa du doigt la cabine, puis demanda « Et ça, c’est quoi ? »

Lara suivit du regard le doigt du garçon « Ah ça ? » Elle observa Leo, qui était intrigué par cet appareil, puis sourit « Eh bien… »

Sous le regard surpris et horrifié de Basil, la loutre posa sa main sur l’épaule de Leo et le poussa dans le bassin. Le temps qu’il se rende compte de ce qu’il venait de se passer, le renard n’eut pas le temps de résister, et tomba lamentablement dans l’eau. Il émergea au bout de trois secondes et regarda la loutre d’un air de pure incompréhension « Mais t’es complètement folle ! » cria un Basil légèrement éclaboussé. Il semblait être le plus choqué des trois.

Rigolant malicieusement, Lara monta d’un pas rapide les marches, suivi du regard par Leo. Basil observa la scène, puis comprit immédiatement. « Leo, mets-toi vite sur le bord ! »

Sans chercher à comprendre, le jeune renard s’exécuta. Lorsqu’il posa son bras sur le rebord, une ombre noire tomba du plafond au centre du bassin, éclaboussant les deux garçons. Réémergeant, la jeune fille se mit à rire, puis montra la cabine. « Donc ça Leo, c’est pour quand tu as soit fini une bonne nuit de sommeil, soit que tu as connu un… Accident malencontreux! » Elle plongea au fond du bassin, puis remonta, une petite pierre luisante à la main. « Allez, viens avec moi ! »

Lara se dirigea gracieusement vers la petite échelle placée au bord et invita son hôte à monter en premier. Leo tenta difficilement de nager jusqu’à elle, ralenti par le poids de ses vêtements humides. La loutre l’aida à s’extraire de l’eau en le poussant. Lorsqu’il fut extirpé de l’eau, Lara lui tendit la pierre. « Tiens-moi ça, s’il te plaît. » Leo n’avait jamais vu une pierre pareille. Elle irradiait d’une forte lumière. Mais il n’eut pas le temps de l’observer plus en détail, car à peine sortie de l’eau, Lara la prit de ses mains. « Meeerci beaucoup. Allez, viens. » Elle l’invita à entrer dans la cabine.

Les deux adolescents se mirent dos à dos, légèrement serrés à cause du manque de place. Leo étant clairement gêné par la situation, là où Lara semblait s’en amuser. Puis elle posa la pierre dans un petit cylindre à eau et appuya sur un bouton. Lentement mais sûrement, le garçon sentit la chaleur lui parvenir, puis au bout de dix secondes des bourrasques chaudes le bousculaient dans tous les sens. Au bout d’une vingtaine de secondes, Leo sentit que sa chemise et son ventre étaient secs. « Retourne-toi ! » lui ordonna Lara, sa voix légèrement plus forte que les forts vents les assaillant. Leo hésita quelques secondes, puis sentit qu’elle bougeait derrière lui. Résigné, il en fit de même, se retrouvant museau-à-museau avec la loutre. « Bonjour ! » lui dit-elle, amusée par la situation.

Malgré la chaleur et le fait que sa fourrure le dissimulait, le garçon se sentit rougir comme jamais il ne l’avait fait de sa vie. Il sentit les poils sur son museau se dresser, et fit tout pour éviter le regard de sa tortionnaire. Les dix secondes qui suivirent lui semblèrent être les plus embarrassantes de sa vie… Jusqu’à ce qu’elle décide de l’attaquer avec une petite bise sur le bout de la truffe, ce qui ne manqua pas de l’achever. « C’est bon, c’est fini ! » Elle descendit souriante et sautillante de la cabine sous le regard exaspéré de son frère. Leo resta coincé à l’intérieur, dans un état de confusion extrême.

Lara se redirigea vers les escaliers. « Vous venez ? » Basil arriva sans dire un mot, tandis que Leo mit cinq secondes avant de se souvenir ce qu’étaient des jambes et de la façon de s’en servir pour suivre ce duo improbable.

***

Tous trois montèrent les marches. À l’étage, Leo vit le fameux trou placé pile au centre de la pièce. Une petite chaîne en faisait le tour, mais avait été défaite. Au fond de la salle, on pouvait y trouver une immense armoire en bois massif, tandis qu’à gauche un bureau légèrement désordonné trônait. Des feuilles étaient dispersées ça et là et un stylo plume avait grossièrement été posé au milieu. À droite, on y trouvait une bibliothèque contenant divers livres de taille et de couleur variables. « Et donc là, c’est ici que j’écris mon histoire, m’habille et travaille pour l’école… Enfin, travaillais, vu que j’ai fini mes études il y a peu. »

Leo avait tellement de questions à poser, mais n’arrivait pas à savoir laquelle poser en premier. « Fini l’école ? Mais vous avez quel âge ? »

La loutre pencha la tête sur le côté. « Hum ? Eh bien j’ai dix-huit ans dans un peu moins d’une semaine et Basil en a bientôt quinze. Et toi ? »

Leo fut pris de court par cette réponse. Basil n’a que quatorze ans ? Mais il a l’air plus vieux que sa sœur ! « Euh… J’en ai dix-huit et demi maintenant…

— Oh cool ! Ça veut dire que l’on pourra aller s’enregistrer ensemble à Hundorf ! » Puis, voyant le regard interrogateur du renard, elle lui demanda « Vous ne faites pas ça chez vous ?

— Heu… Non ? Ça se fait à la naissance chez nous si tu parles bien de ce à quoi je pense. »

Lara semblait confuse « Ça veut dire que vous pouvez travailler dès votre naissance ? »

Ce fut au tour de Leo de bloquer. Lara lui expliqua que pour travailler et être indépendant, un habitant de cette île, Dyisia, devait aller s’enregistrer à Hundorf lorsqu’il avait 18 ans pour recevoir une carte de travailleur, faute de quoi il ne serait pas en mesure de manger à sa faim. Pour permettre à tout le monde de travailler, l’organisation était telle qu’une personne devait fournir un effort physique utile à la communauté l’équivalent de quatre jours sur sept, faire un tour de garde le cinquième jour et profiter des deux derniers soit pour se reposer, soit pour continuer à travailler sur ses projets personnels.

« Wow… Donc si je suis bien ce raisonnement, l’argent… N’existe pas ? » Toutes ces explications faisaient tourner les méninges de Leo à cent à l’heure.

Lara fut pensive, tentant de se rappeler de quelque chose « Hum… Ça existait bel et bien lorsque les Raions étaient encore là et c’est encore utilisé dans d’autres pays en dehors de celui-ci, comme Johsei par exemple. Mais lorsque les Raions ont été chassés par Daryl et que l’on a tous pu reprendre l’île, en plus de rebâtir ce qui avait été détruit on a changé tout le système pour ça. De ce que l’on dit, les débuts ont été difficiles, mais maintenant que ça a été mis en place et que personne n’y trouve à redire, ça reste. En tout cas on a une belle banque à Konijion pour garder l’argent des touristes et faire du commerce avec le reste du monde, mais autrement elle ne sert pas à grand chose. C’est dommage d’ailleurs que les autres ne prennent pas exemple sur nous. Notre vie semble tellement plus simple en comparaison… Mais bon, différents pays, différentes opinions à ce que l’on dit ! »

Leo était fasciné par ces explications, mais fut interrompu dans ses pensées. « Bon, allez, on n’a pas que ça à faire ! » Elle regarda son frère d’un œil malicieux « Maintenant, c’est à ton tour de lui faire faire la visite ! »

Basil recula d’un pas, surpris. « Hein ? Euh… Ma chambre ? Mais…

— Pas de mais qui tienne. On a vu la mienne, donc maintenant on va voir ta chambre. » Elle tourna la tête vers Leo « Tu verras, elle est différente, mais tout aussi cool. »

Basil laissa s’échapper un soupir, puis descendit les marches, suivi par Leo et Lara, qui considéra sauter par le trou dans le bassin, puis se ravisa au dernier moment pour prendre l’escalier.

***

Le groupe se dirigea vers la porte d’entrée, Leo rasant les murs sous le regard amusé de Lara pour éviter de glisser et de tomber à nouveau à l’eau, puis ils sortirent. Basil les mena dans la salle en face, réajusta ses lorgnons et ouvrit la porte. Il y vit quelque chose qui le fit se précipiter à l’intérieur « Attendez deux secondes » Puis il referma légèrement la porte au museau de sa sœur, qui parvint à la retenir. Elle tenta de jeter un œil, avant de violemment voir la porte claquée par son frère.

Leo, resté dans le couloir, put entendre le bruit d’un tiroir ouvert en grande hâte ainsi que d’un objet jeté à l’intérieur, puis de pas revenant vers la porte. Basil l’ouvrit et invita le garçon et sa sœur à entrer.

La chambre du chien n’était pas aussi impressionnante que celle de la loutre, mais la configuration y était sensiblement la même. Le ‘lit’ était un peu plus normal, à cela près qu’il restait un matelas rond immense de 2m20 de diamètre et de 80cm d’épaisseur. Leo pouvait facilement voir où le jeune chien dormait, comme en témoignait le centre du lit, enfoncé d’une bonne vingtaine de centimètres. La cabine de chauffage était placée un peu plus près des escaliers, car à côté se trouvait un bassin d’eau carré de 1m80 de longueur et largeur. On pouvait voir des barreaux au bord, signifiant qu’il y avait des chances pour qu’il soit aussi profond que le lit de Lara. De l’autre côté de la pièce se trouvait un petit meuble en bois avec quelques tiroirs. Au fond, les escaliers menant à l’étage dissimulaient une petite pièce de la même manière que dans la chambre de Lara. Une faible odeur d’abricot traînait dans la pièce.

Lara se précipita sur le lit de son frère, puis sauta dessus. Un grand ‘pomf’ se fit entendre, puis Leo vit la loutre rouler dans le matelas. Elle invita le jeune renard à en faire de même, sous le regard désabusé de Basil. Leo ne courra pas, mais marcha et tâta la surface, incroyablement douce au toucher. Sa main s’enfonçait doucement dans le lit, puis le garçon se retourna vers le propriétaire des lieux. « Ça a l’air super confortable ! J’en aurai un similaire ? »

Basil regarda à gauche et à droite « Euh… C’est vrai ça. Faudrait voir avec Papa pour savoir où tu dormiras… »

Lara se releva et tenta de s’extraire du paradis moelleux. « Au pire, tu dormiras avec moi si tu veux ! »

Ces mots éveillèrent la plus grande crainte chez Leo, qui tenta de ne pas regarder la loutre pour voir si elle était sérieuse ou non. Mais il ne put s’empêcher de se retourner et de voir son sourire sincère. Étrangement, ne pas voir de malice quelconque dans son regard le rassura un peu. « Hum, ouais. Enfin, on verra ce soir ! »

Le sourire de la loutre s’élargit. Puis le garçon voulut examiner le bassin. Il s’approcha du bord avec la plus grande précaution, regardant brièvement le bassin, puis Lara, qui était en train de l’observer depuis le matelas avec un petit sourire maléfique, puis de nouveau le bassin. L’eau semblait bel et bien profonde. Lorsqu’il vit Lara sauter hors du lit, il se dépêcha de s’éloigner du trou. Il se rapprocha de Basil, puis lui demanda « Et donc, ça sert à quoi ça si c’est pas un lit ? »

Le jeune chien observa le renard, incrédule « Vous ne vous lavez pas chez vous ?

Leo se sentit particulièrement stupide sur le moment. « Hein ? Euh… Si. Donc c’est une sorte de baignoire ?

— Oui, c’est ça. On prend une boule de savon, on la jette dedans et on peut aller dans l’eau pour se purifier le corps. Au bout de trois minutes, on peut sortir, même si personnellement je préfère en rester dix pour continuer mon entraînement à l’aquachorda. »

Lara se rapprocha et fit une petite tape sur l’épaule de son frère, ce qui le fit sursauter. « Tu devrais le voir en action ! Aussi agile sous l’eau qu’un lutris. À croire qu’il a un don ! »

Basil se mit à regarder le sol, gêné par les propos de sa sœur. Leo regarda le frère et la sœur et remarqua que malgré leur apparence différente, quelque chose d’inexplicable faisait que le garçon n’avait aucun mal à voir qu’ils étaient liés. Mais une question le taraudait. « Et donc un lutris est… ? »

La question surprit les deux adolescents. Basil prit la parole « Un lutris, c’est ce que sont Lara, mon père et Grant. Moi, on pourrait dire que je suis un hundini, même si mon père est un lutris. Si tu as vu Sebastian, il est lui aussi un hundini.

— Aaaah ok. C’est bon, je vois. Ok d’accord. Donc c’est par rapport à votre… » Il désigna son visage d’un geste vague.

« Oui, c’est comme ça. » Lui répondit Basil.

« Et donc ça fait de moi quoi ? » Leo était curieux de savoir comment on pouvait l’appeler.

Lara observa le garçon furtivement de la tête aux pieds « Eh bien… On… Ne sait pas trop en fait.

— À vrai dire, c’est la première fois que l’on voit quelqu’un comme toi. Tu es comme un Étranger. » Basil repositionna ses lorgnons, un peu gêné

« Oh… Donc je suis le premier de mon espèce en quelque sorte ?

— Pas le premier. Il y en a eu quelques uns qui sont déjà passés ici il y a quelques années, quand j’étais plus petite et probablement avant et qui sont partis sur les autres continents. En tout cas, disons que sur Dyisia tu n’es pas bien commun. » Lara se tourna vers son frère. « Remarque… Il y a toujours ce supposé Étranger qui serait arrivé sur l’île… »

Basil claqua des doigts « Ah mais si ! Euh… Gerroldt, c’est ça, non ? »

Ce nom lui était familier, mais Leo ne sut dire où il l’avait entendu auparavant.

« Maintenant que tu le dis, ça commence à devenir logique. Je crois que c’est lui qui a commencé cet horrible chantier à Beayerd, en plus. » dit Lara, qui se renfrogna.

« Il me semble que oui. D’ailleurs, c’est Papa qui s’en plaignait il y a pas longtemps… » Les deux se tournèrent vers Leo, qui avait l’air complètement perdu. « Enfin bref, je vais te montrer le reste de ma chambre si tu veux bien. » Leo acquiesça et les trois montèrent en haut, le renard évitant soigneusement de trop s’approcher du bassin sous le regard malicieux de Lara. Leo remarqua que Basil semblait plus vivant et dynamique depuis quelques minutes, comme s’il avait été tiré d’un sommeil qui avait duré plus de temps qu’il n’avait actuellement dormi.

La pièce située au sommet des marches, ne semblait pas plus différente que celle que Leo avait vu dans la chambre de Lara, à l’exception d’un trou central inexistant. Le bureau était situé au même endroit, mais était bien mieux rangé. De même pour l’armoire en bois massif et la bibliothèque, qui semblait accessoirement plus fournie. Basil se dirigea vers l’armoire et enleva son écharpe, qu’il rangea soigneusement à l’intérieur, puis se dirigea vers le bureau. Leo y vit la pile de papier massive et demanda de quoi il s’agissait « Ah ça. Eh bien en plus de quelques uns de mes devoirs pour l’école, il y a mon histoire. J’ai pas mal avancé, je crois. »

Leo était curieux « Et donc c’est quoi cette histoire… D’histoires ? Tout le monde en écrit ici ?

— Des histoires ? Pas tout le monde. » Expliqua le hundini. « Par contre, oui, tout le monde écrit un jour où l’autre, qu’il s’agisse de livres d’Histoire ou bien de pièces de théâtre. Ou même des bande-dessinées, c’est aussi possible ! C’est d’ailleurs aussi pour ça que l’on ne travaille que quatre jours sur sept » Il se tint droit et déclara d’un ton à la fois adulte et respectueusement moqueur « Donne un moyen d’expression à un individu et du temps, et il fera quelque chose de grand ! » Lara décida de se joindre à son frère pour la deuxième partie. « Tout le monde a une histoire à raconter et toute histoire est bonne à lire pour permettre de mieux comprendre l’autre. » Ils sourirent.

Leo comprit pourquoi Edgar lui avait dit que l’île était dangereuse. Tout semblait trop beau, trop idéal. Il était vrai qu’il ne pouvait qu’être charmé par ce monde. « Et donc tout ça, ça marche bien ? »

Basil fut intrigué. « Ça ? »

Leo désigna vaguement l’ensemble de la pièce. « Ça. Le système économique, la liberté d’expression… Il n’y a pas de conflits ? Pas de guerre ? Du tout ?

— Euh… Non ? Pas sur Dyisia en tout cas. On reçoit parfois des nouvelles du reste du monde grâce aux voyageurs et au Cap’taine Fletcher et on sait que ce n’est pas tout le temps la joie ailleurs, mais on n’a pas eu de conflit ici depuis le Sauvetage de Daryl il y a cinq cent ans…

— Oh. » Leo ne savait comment réagir. Stan semblait vraiment avoir bien choisi son monde. « Et ton histoire parle de quoi ? » demanda-t-il en s’adressant à Basil.

Le regard du jeune hundini s’embrasa. Souriant, il dit « Je suis en train d’écrire une véritable aventure où un garçon arrive dans un monde qu’il ne connaît pas et doit retrouver un artefact magique qui pourrait lui permettre de rentrer chez lui. Sauf qu’un groupe d’assassins veut aussi l’artefact parce qu’entre de mauvaises mains il peut détruire n’importe quel univers. Et d’ailleurs, on ne le sait pas avant longtemps, mais il s’avère que ces assassins sont en fait gentils, mais je vais faire en sorte qu’ils aient l’air méchant, parce que c’est bien plus drôle de jouer avec les attentes du lecteur et les prendre au dépourvu en semant plein de fausses pistes… Tu ne penses pas ? »

Leo était admiratif devant la passion du garçon pour raconter son histoire. « Euh, oui, c’est vrai que c’est toujours plus sympa quand le récit est imprévisible ! » Basil se mit à sourire devant la réponse de Leo. « Et toi Lara, ça parle de quoi ton histoire ? »

Lara regardait son frère, à la fois choquée et heureuse « Hein ? Moi ? Euh, trois fois rien. Juste une histoire classique de meurtre avec une personne qui avait fait ça pour se venger d’un konijin qui lui avait fait un sale coup… Je ne suis pas très bonne quand il s’agit d’écrire quelque chose. Ça demande énormément de préparation pour faire une bonne histoire, et je n’en ai pas la patience. » Elle se rapprocha de son frère et le serra par les épaules, ce qui le gêna un peu. « En tout cas je te conseille de lire une de ses histoires, parce que elles, elles sont préparées et elles sont vraiment géniales ! On l’avait applaudi lorsqu’il avait fait une séance de lecture à l’amphithéâtre l’an dernier, tu t’en souviens frangin ? »

Basil fit un grand sourire « Oui… Je ne m’attendais pas à ça d’ailleurs. Mais oui, il faudra que je te les fasse lire un jour. J’espère que ça te plaira. »

Leo regarda ce garçon et ne put s’empêcher de sourire à son tour. « J’espère aussi ! Ta sœur m’a bien vendu ton truc, alors j’espère que ça sera à la hauteur de mes attentes ! »

Basil rayonna tandis que Lara montra pour la première fois un signe de gène. « Bon, on descend ? Il reste encore pas mal de pièces à visiter. » Lara venait de trouver la fenêtre d’opportunité parfaite pour continuer à bouger, lorsque Leo sentit quelque chose qu’il n’avait pas senti depuis un petit bout de temps. Il demanda à Basil où étaient situées les toilettes, ce à quoi le garçon lui répondit qu’il s’agissait de la pièce sous les escaliers. Leo descendit les marches, fit le tour et entra. Heureusement pour lui, elles étaient assez similaires à celles de son monde, aussi bien dans le design que dans la façon de les utiliser.

Deux minutes plus tard, Leo en sortit et vit Lara et Basil qui l’attendaient en bas des marches « Bon, on y va ? » lui demanda Lara, souriante. Le chien mena la marche, suivi par le renard, puis la loutre. Ils firent tous tranquillement le tour du lit par la gauche, lorsque Basil s’arrêta, se retourna et prit Leo pour le pousser dans le bassin, aidé par Lara. Le frère et la sœur rigolaient joyeusement, puis Basil tendit la main pour récupérer sa victime, qui n’hésita pas à l’amener avec lui dans l’eau, sous le regard surpris et amusé de la loutre, qui se glissa non sans précautions dans l’eau pour jouer avec son frère malgré l’étroitesse du bassin. Tout le monde se mit à rire joyeusement avant de remonter quelques minutes plus tard pour aller se sécher dans la cabine, Leo en premier, puis Basil et enfin Lara.

***

Une fois secs, ils sortirent de la chambre, tous souriants. De retour dans le couloir, il prirent la porte de l’autre côté située près de celle par laquelle ils étaient entrés. Le sourire de Basil s’effaça instantanément devant la porte et il redevint le Basil que Leo avait rencontré il y a maintenant une heure. « Je… Ne peux pas entrer. Je suis désolé, je… » Il inspira profondément « Préfère rester dans le couloir. »

Lara se retourna vers son frère et vit son expression: à une grande tristesse se mêlait une pointe de terreur. Le sourire de la loutre disparut à son tour, sous l’incompréhension du jeune renard « Je comprends. On va juste jeter un œil, on n’en a pas pour plus d’une minute. »

Le jeune hundini leva la tête vers sa sœur et lui fit un faible sourire « Merci. »

Lara ouvrit la porte et laissa Leo entrer. De la même manière que la chambre de sa fille, la chambre de Gregory comportait un large bassin. Cependant, il avait été divisé en deux, la moitié droite recouverte par une large planche en bois au dessus de laquelle trônait un matelas similaire à celui de la chambre de Basil, bien qu’un peu plus petit. En dehors de cela, le mur gauche avait été décoré d’une canne-épée et d’un bouclier. « Cette arme appartenait à notre ancêtre Daryl et c’est avec elle que la paix fut amenée à Dyisia… Enfin… Ce sont des répliques crées une centaine d’années après la guerre. Les originaux ont été perdus. » déclara Lara d’un ton plus sérieux qu’à l’accoutumée. Elle se tourna vers son frère, qui regardait le sol, dos tourné à la porte, puis dit « Bon allez, on y va. »

Leo sortit immédiatement de la pièce, puis la lutris referma la porte. « Ça te dirait de voir l’endroit où Stan dort ? » demanda Lara. Même si ça ne se faisait probablement pas dans certaines cultures, et encore moins la sienne, le garçon accepta. Il était curieux de voir le type de chambre que le dieu occupait.

Le groupe avança dans le couloir. Basil reprit ses esprits, puis posa une question « Au fait, j’ai cru comprendre que tu étais Passé avec Stan, non ? »

Leo s’arrêta net « Vous savez ce qu’est le Passage ? »

Lara leva un sourcil « Euh… Oui. Pourquoi ? Les gens de ton monde ne connaissent pas le Passage ?

— Non. À vrai dire, ils ne connaissent pas Stan non plus. »

Basil posa sa main devant sa truffe « Ils ne connaissent pas leur dieu? Mais comment ça se fait ? Tout le monde ici connaît Edgar, même ceux qui ne vivent pas sur Dyisia.

— Disons que c’est… Compliqué. Il m’a expliqué une fois qu’un homme de ma famille était venu vers lui et avait tenté de le tuer parce que mon ancêtre croyait en un autre dieu. Et vu que le nom de Stan se rapproche un peu trop de celui d’un démon de chez nous, mon ancêtre a paniqué. Accessoirement, Stan dit qu’il veut éviter que des gens s’amusent à se suicider pour venir le voir, donc depuis il se protège en faisant en sorte que tous ceux qui viennent le voir et qui ne sont pas Passés repartent en l’ayant oublié après qu’ils aient fait les actions nécessaires pour éviter de mourir une nouvelle fois. »

Les deux adolescents écoutaient les paroles de Leo avec attention, puis la loutre dit « Cette histoire de vrai dieu me rappelle un peu les Atilax. Ils vivaient dans la forêt et enlevaient tous ceux qui savaient que Edgar n’est pas un imposteur… Ou du moins, c’est ce que l’on raconte, puisqu’ils ont tous disparu dans un grand incendie. »

Leo fronça les sourcils « Ils avaient l’air d’être charmants…

— Carrément… » soupira Basil. « Heureusement, le peuple de Naransha, lui, a cette même non-croyance en Edgar, mais de ce que l’on dit, ils vivent dans l’amour du prochain, donc personne n’a décidé de leur filer le mémo. »

Leo lui adressa un sourire confus. « Je vois. »

Le groupe reprit la marche en direction des appartements de Stan, lorsqu’ils entendirent la porte du couloir s’ouvrir derrière eux. Ils virent Gregory, qui s’avança vers eux « Ah tiens, vous voilà ! La visite se passe bien ? » Les trois adolescents hochèrent la tête en même temps. « Bien. Je vais aller en cuisine pour préparer le repas. J’imagine que vous n’avez pas regardé où en étaient Edgar et Stan. Ils approchent lentement mais sûrement et devraient être arrivés d’ici une quarantaine de minutes. »

Lara s’avança « On vient avec toi, on n’a pas montré la cuisine à Leo de toutes manières.

— Oh… Euh, vous ne voulez pas faire le reste de la visite ? »

Leo intervint « Je pense que ça ira. Je sens que je vais rester longtemps de toutes façons, donc autant que je prenne mes marques et vous aide à faire le repas. »

Gregory vit que sa fille aussi était prête à aider. Il se tourna vers Basil, qu’il remarqua plus enthousiaste qu’à son habitude « Tu veux aider aussi, Basil ? »

Son fils sourit « Je viens !

— Bah c’est parfait alors ! Allons faire à manger, les enfants ! »

***

La cuisine était tout aussi grande que les chambres et s’étalait elle aussi sur deux étages. Pas mal de nourriture était entreposée au rez-de-chaussée. Probablement une réserve pour les clients de l’hôtel. À gauche se trouvaient différents appareils de cuisson, tandis qu’à droite se tenaient de nombreux meubles en acier. De la même manière que dans les chambres, un escalier était situé au fond, mais celui-ci ne dissimulait que plus de nourriture. Ce plafond aussi avait un trou, mais placé dans l’angle pour laisser passer un petit ascenseur rudimentaire, très certainement destiné à acheminer la nourriture vers l’étage. La pièce dégageait une odeur plus que forte, donnant instantanément envie au garçon de manger quelque chose.

Gregory s’avança et se mit à sélectionner divers aliments au fond de la pièce. Ce qui rassura Leo, c’est qu’en y regardant de plus près, il arrivait à reconnaître une bonne partie des fruits et légumes visibles. Tomates, carottes, oignons, bananes et même abricots.

Voyant les ingrédients que son père était en train de prendre, Basil lui demanda « Tu veux que l’on prépare le dessert ? »

Gregory posa les légumes qu’il avait en main sur le plan de travail, puis dit « Laisse, je m’en occuperai. Par contre le temps que je sorte tout ce dont il y a besoin, vous pourriez montrer à Leo la salle à manger. »

Lara hocha de la tête, puis prit Leo par la main « On y va ! »

Ils traversèrent la pièce, puis montèrent les marches. Basil suivit, mais fut arrêté par son père « Viens par ici, je dois te parler. » Lara était arrivé à la moitié de escalier lorsqu’elle vit son frère s’avancer, puis continua de monter lorsque son père lui fit signe de continuer.

La salle à manger était certes relativement grande, mais c’était la table au centre qui faussait toute notion de perception. Rectangulaire, en bois massif et finement décorée, elle faisait six mètres de long sur un mètre et trente centimètres de large. Un fauteuil trônait en son bout tandis que des bancs étaient placés tout le long. La pièce était éclairée par ces drôles de pierres enfermées dans des tubes en verre et acier. Lara invita Leo à voir le fauteuil de plus près, mais il préféra s’approcher d’une des lampes. Il s’arrêta pour observer la mystérieuse pierre. Elle émettait une lumière blanche assez vive. « Je me demandais… Si jamais on enlevait ces pierres de l’eau, elles n’éclaireraient plus, correct ? »

Lara se retourna et pencha la tête sur le côté « On t’en a parlé ?

— Non non, c’est juste que je n’ai pas arrêté d’en voir depuis tout à l’heure, et donc j’ai tiré mes propres conclusions. »

Lara fit un petit sourire « Bien joué ! En fait elles continuent d’éclairer hors de l’eau, mais que pendant quelques minutes. Après ça, elles redeviennent des pierres comme les autres. En tout cas, Stan nous a dit que tu étais un garçon intelligent, et ça se voit. »

Leo fut embarrassé « Oh… Euh… Et si on allait voir ce fauteuil ? »

Le regard de la loutre s’emplit de malice et de joie, puis ils allèrent voir le bout de la table. Comme Leo avait pu l’imaginer en le voyant, le fauteuil avait spécialement été conçu pour tous les descendants lutris de Daryl. En effet, le trou pour laisser passer la queue des lutris était assez large, et malgré toutes les blagues salaces que Leo avait eu en tête à ce moment précis, il préféra n’en dire aucune devant Lara, préférant parler du fait que le design des fauteuils de son monde n’avait pas nécessairement de trou pour la simple et bonne raison que les humains n’avaient pas de queue. Cette nouvelle surprit la jeune lutris, qui n’avait été informée de ça ni par Stan, ni par Edgar.

Après cette conversation, ils descendirent ensemble l’escalier et Lara vit Gregory tenir Basil dans ses bras. Les deux pleuraient, mais le père s’arrêta lorsqu’il vit sa fille arriver. Lara comprit immédiatement ce qui venait de se passer et fit mine de ne rien voir, continuant à descendre. Leo suivit et vit la scène. Il tourna la tête vers la fille, qui lui fit signe de faire comme si de rien n’était.

« On va aller chercher Stan et Edgar. » dit Lara en se dirigeant vers la porte, tenant le jeune renard bien plus fermement par la main qu’à l’accoutumée.

Son père serrait Basil contre lui, puis leva la tête vers sa fille. D’une voix craquelée, il lui dit « D’accord. Quand ils arriveront tu diras à Edgar de venir nous retrouver ici. » Lara acquiesça, puis ouvrit la porte « Oh et Leo. » Le garçon tourna la tête. « N’oublie pas que Grant doit te montrer notre fierté avant d’aller manger.

— D’accord. » Lara fit signe à Leo de sortir, puis elle referma la porte après avoir regardé une dernière fois son père serrer fortement son frère dans ses bras.

***

La sortie dans le couloir puis la traversée du hall se firent dans un silence pesant. Leo voulait savoir ce qu’il se passait, mais n’osait demander, car il se doutait bien en sentant sa main douloureusement comprimée que ce n’était pas le moment.

Ce ne fut que lorsque Lara ouvrit la porte d’entrée de l’hôtel qu’elle se mit à détendre sa poigne et à parler. La morosité en elle disparut, laissant place à son enthousiasme habituel. « Alors Leo, tu es prêt à revoir Stan ? »

Leo ne s’attendait pas à une telle question, mais joua le jeu « Euh… Oui. Non pas qu’être avec vous me dérange, au contraire, je suis même bien content d’être tombé sur toi et Basil, mais euh… J’aimerais bien voir un visage familier dans ce monde qui m’est totalement inconnu. »

Lara jeta un petit coup d’œil vers le garçon « Je comprends. En tout cas, ça me fait plaisir que tu dises que l’on ne te dérange pas ! »

« Oula oula oula, nononon, absolument pas ! » Leo repensa aux événements de l’après-midi « Même si je dois avouer que ma vie n’est jamais aussi mouvementée… Enfin. Au moins je me plais ici ! »

La loutre se retourna et lui fit un petit sourire. « J’espère que tu feras un séjour mémorable ici alors ! »

Les deux adolescents continuèrent leur marche vers le point d’ancrage réservé à Edgar, car même s’il s’agissait, d’après Lara, d’un dieu qui ne se considérait que comme un simple citoyen du monde faisant un boulot un peu atypique et ne méritant pas autant d’attention, les habitants de Dyisia se sentaient redevables et avaient dédié un point d’ancrage uniquement pour son dirigeable et aucun autre.

Traversant l’aérodrome, Leo put apercevoir deux petits dirigeables accrochés par de solides cordes. Il laissa s’échapper un petit cri d’admiration lorsqu’il les approcha. « Tu n’en as jamais vu ? » lui demanda Lara.

« Non. À part dans les bouquins d’histoire et les films, je n’en avais jamais vu en vrai. Voir des structures pareilles flotter me fascine ! »

Lara les regarda, puis se tourna vers le garçon. Elle pouvait voir ses yeux pétiller « Huh. Je dois avouer que ça ne me fait pas grand chose, mais là encore peut être que c’est parce que l’on en voit tous les jours…

— Chez nous, on se déplace avec soit des avions, soit des voitures ou des trains… Tu connais ?

— Stan nous en a un peu parlé, mais j’ai du mal à imaginer à quoi ça ressemble. En dehors de ça, de nos jambes et des bateaux, on n’a pas d’autres moyens de se déplacer sur cette île… Surtout à cause du Gygax.

— Le Gygax ? »

Lara lui expliqua en marchant que le Gygax était une créature hantant la forêt. Les murs d’enceinte avaient été spécialement conçus pour l’empêcher d’entrer et il arrivait parfois qu’il tente de s’approcher. Voilà pourquoi des gardes étaient postés et que des tours avaient été construites.

Lorsque Leo lui demanda comment ils faisaient pour se défendre, elle lui expliqua qu’il détestait être exposé à la lumière des roches car elles l’affaiblissaient. Quand bien même il persévérerait, tous les habitants étaient préparés au combat. Dans tous les cas, si jamais quelqu’un venait à se perdre dans la forêt, ses chances de survie était relativement faibles, roche ou pas roche.

Elle lui avoua même que pour punir les criminels, ils devaient traverser la forêt à pied. S’ils y parvenaient et atteignaient une autre ville, ils étaient potentiellement pardonnés. La criminalité était donc quasi-inexistante sur l’île. Lorsque Leo lui demanda à quoi est-ce qu’un Gygax ressemblait, elle lui dit que c’était une sorte de très gros lézard de quatre mètres de long et trois de haut avec des cornes et de très grosses écailles. « Comme un dragon ?

— Euh… Oui, même si le Gygax n’a pas d’ailes et n’est pas issu d’histoires rapportées d’autres mondes. »

Leo tenta d’imaginer la bête… En fait non, il préféra ne pas le faire, car se dire qu’il existait une créature aussi dangereuse ici n’allait pas rendre son séjour plus plaisant. « Oh… Cool. Bon bah on ne fera pas un tour en forêt, d’accord ? »

Lara eut un petit rire « T’inquiètes, on ira à Hundorf en dirigeable… Ah tiens, Grant est déjà là ! »

Si ce n’était pas pour le fait qu’elle l’avait appelé Grant, Leo n’aurait pas reconnu le lutris, qui avait troqué son armure pour un costume gris avec un chapeau haut de forme. Les trois se saluèrent, puis Grant demanda « Alors ? La visite se passe bien ? »

Lara lui expliqua qu’ils n’avaient pas eu vraiment le temps de voir grand chose, mais qu’ils avaient passé un bon moment. Grant leur rétorqua que c’était le principal, puis ils tournèrent la tête vers le ciel lorsqu’ils virent une pointe en cuivre passer par delà le mur. « Ah ! Les voilà ! »

Pendant cinq longues minutes, Leo regarda l’appareil lentement se poser. Et alors que les pales tournaient encore et que l’appareil n’était pas encore totalement stabilisé, la porte de la cabine s’ouvrit. Leo put reconnaître la silhouette et les traits félins de Stan, qui sauta à trois mètres de hauteur, se réceptionnant gracieusement. Il leva la tête en direction de Leo, qui se mit à marcher d’un pas très rapide vers lui. Les deux hommes se surprirent à se prendre dans les bras de l’autre, probablement parce que l’un avait subi un après-midi fou et l’autre le voyage le plus long de sa vie. « Je n’ai jamais été aussi content de te voir Leo ! » déclara Stan.

« Et moi donc ! Si vous saviez ce qui m’est arrivé, vous auriez du mal à me croire.

— Boh, je pense qu’après t’avoir vu voler de la sorte, je n’aurai peine à croire quoi que ce soit. »

Lara se rapprocha et embrassa le dieu sur la joue. « Bonsoir Stan, ça va ?

— Bonsoir Lara ! » Il réajusta son veston. « Ça va, j’ai supporté le voyage. Et toi ? J’ai lu dans le journal que vous avez écrasé les Konijins avec Basil et Ophelia !

— Oui, d’ailleurs c’est dommage que vous n’ayez pas pu voir la fin. C’est Basil qui a donné le coup de grâce… Enfin, vous êtes parti pour une excellente raison ! » Elle prit Leo par l’épaule et le ramena brusquement vers elle, le serrant fortement.

Le garçon, surpris, manqua de perdre l’équilibre sous le regard à la fois stupéfait et amusé du dieu, qui se mit à rire. « Je vois que tu as déjà fait chavirer des cœurs, mon garçon ! C’est bien ! »

Leo se sentit extrêmement embarrassé et lança un regard noir au félin. Puis il remarqua du mouvement derrière. Edgar descendait du dirigeable lentement, mais sûrement, puis se dirigea vers le groupe. Lara lui sauta dessus pour le saluer.

Après les salutations et le récit de l’arrivée de Leo dans Lutricia, Lara prit la parole. « Mon père est prêt à te recevoir pour discuter de certaines choses. Il est dans la cuisine en train de… Préparer le repas. »

Grant s’avança, puis, s’adressant à Leo, dit. « Gregory m’a demandé de te montrer la fierté de notre ville avant d’aller manger. Stan, si vous voulez venir avec nous, ce serait un plaisir. »

Stan regarda le garçon, puis Grant « C’est d’accord. C’est une bonne opportunité de se dégourdir les pattes après un tel voyage ! »

Lara fit un petit sourire. « Bon eh bien c’est parti. On se retrouve tout à l’heure Leo ! » Ce sur quoi les deux groupes partirent chacun de leur côté.

« Au fait, félicitations pour votre victoire hier soir. » dit Stan à Grant.

« Merci ! C’est vrai que je ne vous ai pas vu après le match. C’était pour aller le chercher ? » demanda le lutris au chapeau haut-de-forme.

Stan hocha la tête. « Yep, c’était pour récupérer cette tête de mule !

— Heyyy ! » lâcha Leo en signe de protestation. Les deux hommes se mirent à rire, au point que Leo se mit à bouder. Mais cela ne dura pas longtemps, car ce qu’il voyait ne pouvait que l’émerveiller.

Les maisons en marbre blanc étaient soigneusement disposées le long de l’allée. Toutes étaient dénuées d’angles et leur base donnait l’impression de fusionner de façon gracieuse avec le sol. On aurait dit qu’un architecte un peu fou avait eu carte blanche pour s’occuper de l’intégralité de la ville. L’allée comportait des arbres soigneusement placés au centre de lopins de terre en forme de croix, carrés, triangles ou ronds se suivant dans un ordre précis et à une distance parfaitement égale. Des deux côtés de l’allée se trouvaient des canaux en marbre d’un mètre de large et allant jusqu’à cinquante centimètres de profondeur, laissant s’écouler de l’eau claire et pure. Étrangement, le niveau de l’eau ne semblait pas dépasser les trente centimètres là où Leo aurait imaginé qu’il arriverait au minimum à cinq centimètres du bord, surtout au vu des petites passerelles en marbre créées devant chaque porte de chaque maison. Peut-être était-ce une saison sèche et peut-être était-il arrivé un jour où il faisait particulièrement doux ? C’était anormal, mais il décida de continuer sa route en destination de la Grand Place, comme l’avait suggéré son accompagnateur.

Des chiens, des chats, des loutres… Différents types d’animaux parcouraient les rues. Tous étaient bipèdes, beaucoup portaient des vêtements que l’on aurait cru tirés d’un livre d’histoire sur la révolution industrielle et tous le dévisageaient lorsqu’ils le voyaient. Vous pourriez éviter ? C’est déjà assez difficile comme ça et là, ça n’arrange pas les choses, voulut dire le garçon, qui avait rarement l’habitude d’attirer autant l’attention. Pire encore, il vit que derrière Stan – qui semblait observer avec attention et émerveillement chaque maison qui passait – certains individus le suivaient de loin, poussés par la curiosité. Il les regarda en baissant légèrement la tête et, ne sachant pas quoi faire, leur fit de petits signes amicaux. Grant lui jetait également des regards de temps à autres et Leo remarqua que sa curiosité était plus qu’embarrassante. Le garçon réunit tout son courage et lui dit « S’il vous plaît… Vous pourriez arrêter ? Ça me gène énormément. ».

La loutre regarda de nouveau devant elle et s’excusa. « Désolé. Ce n’est pas tous les jours que quelqu’un comme vous débarque ici… Ah, regardez ! Voici la Grand Place, notre fierté ! »

Et en effet, ils avaient de quoi être fiers ! L’allée s’élargit pour laisser place à une place immense au centre de laquelle trônait fièrement une fontaine en marbre brun, blanc et même quelques plaques d’or par endroits. La statue au centre représentait une loutre en armure soufflant dans une corne de brume assez grosse et finement décorée. Elle semblait avoir pris appui sur le corps inanimé d’un lion dont l’armure semblait être sacrément endommagée. L’eau sortait de la corne de brume et coulait dans un bassin doté de treize ouvertures. Chaque ouverture était ornée par ce qui semblait être divers blasons, chacun différent de l’autre et chacun ouvrant sur un des canaux qui descendait le long des six rues sur lesquelles débouchait la Grand Place. Une septième rue, bien plus large avait en son centre une digue de plusieurs mètres de large et semblait être celle qui alimentait la fontaine en eau.

Leo s’arrêta pour observer, fasciné par le niveau de détail de l’œuvre, car même si la fontaine ne faisait que sept mètres de haut, son niveau de finition était exemplaire. Stan arriva aux côtés du garçon. Il lâcha un petit cri d’émerveillement. Grant montra d’un geste exagérément dramatique la fontaine et déclara « Voici la statue construite en l’honneur de Daryl, autrement appelé Daryl le Sauveur. C’est lui qui nous a tous sauvé du règne des Raions et qui a permis à notre peuple de reprendre nos terres. »

Stan donna un petit coup d’épaule à son compagnon. « Alors ? J’ai bien fait…

— De m’emmener ici, non ? » Leo avait une drôle d’impression de déjà-vécu. Il ne savait pas d’où, ni pourquoi, mais il avait déjà vécu cette scène.

« Hum… Oui… Hey, mais c’était moi qui devait te poser cette question !

— Pardon. Mais oui, j’adore déjà cet endroit ! » Leo prit une grande inspiration et sentit des odeurs de nourriture provenir des différentes maisons. Il pouvait distinguer des odeurs de viande, de légumes et même du poisson. En observant la place, il vit certains habitants porter des plats chauds. Stan lui expliqua qu’ici les gens aimaient bien manger ensemble, qu’ils soient de la famille, des amis ou des connaissances. À l’exception des personnes ne résidant pas sur Dyisia et n’y allant que pour quelques semaines, tout le monde était voué à connaître et reconnaître tout le monde.

Les diverses odeurs commençaient à sérieusement donner faim à Leo. Ça faisait depuis midi qu’il n’avait pas mangé un morceau et il était déjà plus ou moins 20h. « Vous pensez qu’ils ont fini de parler ? Je ne veux pas paraître irrespectueux, mais toutes ces odeurs me donnent faim, je mangerais bien un truc…

— Au pire, si tu ne peux pas tenir, n’oublie pas ta valise… Mais prend juste un petit truc à grignoter, sinon tu le regretteras tout à l’heure. »

Leo vit l’air sérieux de Stan, puis Grant lui dit « C’est vrai. Si tu manges chez Greg, assures-toi d’avoir au moins un deuxième estomac. Il a du mal à jauger les quantités, surtout quand Edgar est là… »

Le garçon se retourna, puis considéra ses options. Ceci dit, la faim le tenaillait tellement qu’il décida de claquer des doigts pour invoquer sa valisette et en sortir un tout petit morceau de pain, qu’il dévora presque immédiatement.

Stan observa les alentours et voyait quelques personnes regarder la scène, confus. Voyant Stan, leur expression se changea en sourires amicaux. Leo le vit leur faire des signes fraternels. Se frottant le museau, il lui demanda « Ça fait longtemps que vous êtes arrivé ici on dirait.

— J’ai mis une semaine pour trouver un monde qui te convienne et quand je suis arrivé ici, j’ai été accueilli à bras ouverts, donc oui, je suis déjà resté plus d’un mois et demi ici. Tu aurais vu les réactions lorsqu’il a été dit qu’un dieu autre que Edgar venait en ville pour visiter… J’en ai passé des soirées à la taverne ! » Il eut un rire franc.

« Si vous voulez rentrer à l’hôtel, je pense que vous le pouvez. De mon côté je vais y aller. » Leo regarda Grant, qui pointa une des allées opposées à celle menant à l’hôtel.

« Vous ne restez pas avec nous ? » demanda le garçon.

La loutre sourit « C’est gentil, mais je vais aller manger avec ma famille et Harry. Au plaisir de vous revoir. » Ils se saluèrent, puis partirent dans des directions opposées.

Stan et Leo firent le tour de la fontaine pour rejoindre la grande allée. Leo n’avait jamais pensé voir autant d’eau dans une ville en dehors de Venise, ville qu’il avait toujours voulu visiter, mais jamais pu, faute de moyens. « Au fait, comment allait Basil aujourd’hui ? » demanda Stan de manière impromptue.

« Basil ? Euh… Bien, je crois. Il avait l’air réservé et était dans les bras de son père la dernière fois que je l’ai vu, mais quand je suis allé voir sa chambre on s’est bien amusés. Pourquoi ? »

Stan ne s’attendait pas à cette réponse. « Vous vous êtes amusés ? Vraiment ? »

Leo ne comprenait plus rien « Euh… Oui. Basil et Lara m’ont même jeté dans un bassin et on a bien ri.

— Huh… Intéressant. » Stan se mit à réfléchir, la main posée devant la bouche.

« Quelque chose ne va pas ? » Demanda Leo, vraiment curieux de savoir ce qu’il se passait.

« Non, rien. Ne t’inquiètes pas, tu comprendras ça en temps et en heure… Mais ne faisons pas attendre nos hôtes, d’accord ? »

***

Lorsque Stan et Leo arrivèrent dans le hall de l’hôtel, ils furent joyeusement accueillis par le personnel à la réception et à la surveillance. Les employés leur dirent qu’ils pouvaient aller directement en cuisine. La réunion avec Edgar venait apparemment de se finir cinq minutes auparavant.

À la passerelle, un chien montait la garde… Ou du moins, monterait la garde si ce n’était pas pour le fait qu’il était en train de fumer et regarder la rivière couler, accoudé à la rambarde qui l’empêchait de tomber dans l’eau. Lorsqu’il entendit Stan approcher, il sursauta et fit mine que tout se passait bien, sa pipe manquant de maladroitement tomber. Il salua le dieu et se présenta à Leo comme étant Flo, un des nombreux citoyens s’étant engagés à garder les appartements de Greg et de sa petite famille des grands méchants touristes perdus. Le garçon ne semblait pas avoir saisi le ton blagueur de l’employé, qui tenta maladroitement de se rattraper en leur demandant comment ils allaient. Puis après un bref échange de paroles, la possibilité de passer fut accordée aux deux étrangers, qui se dirigèrent vers la cuisine.

Dans le couloir aux multiples portes, Leo put déjà sentir de bonnes odeurs s’échapper de la cuisine et plus il s’en approcha, plus elles se faisaient fortes. Ils prirent la première porte sur la droite et lorsque Stan l’ouvrit, ils tombèrent sur la famille Edelson et Edgar en train d’acheminer les différents plats vers la salle à manger. « Attention, c’est chaud, chaud, chaud ! » cria Lara, qui passa devant Leo en marchant d’un pas rapide, mais quelque peu maladroit, un grand pot dans les mains. Elle le posa dans le petit monte-plats, puis fit la bise sur la truffe du jeune renard « Salut toi ! » avant de repartir chercher un second plat en sautillant.

Les odeurs étaient bien plus fortes que dans le couloir, attaquant les narines de Leo avec une violence inouïe. Là, il n’avait pas affaire à la cuisine relativement simple de ses parents, mais à celle équivalente à celle des plus grands restaurants. Arômes sucrés et salés se mélangeaient, ouvrant encore plus le gouffre qu’était devenu l’estomac du garçon. « Vous pouvez monter vous installer si vous voulez, c’est presque prêt ! Plus qu’un plat à mettre et c’est bon. » dit Gregory, s’adressant à ses invités. Edgar les invita tout d’abord à se laver les mains grâce à l’évier installé à côté des réfrigérateurs, puis les trois montèrent les marches en direction de la salle à manger.

Basil était en haut en train de poser les plats sur la table lorsqu’il vit Stan arriver. « Oh bonjour Stan ! » Il fit le tour de la table et vint saluer le dieu. « Re Leo ! Ça va ? »

Leo venait à peine de finir de monter les marches « Euh oui, ça va. Tranquille, tranquille. » La longue table ne contenait que six couverts, mais la quantité de nourriture posée dessus semblait presque indécente. Deux poulets rôtis, quatre saumons fumés et une grande quantité de fruits et légumes avaient été préparés. Tout avait soigneusement été séparé et chaque aliment occupait un plat différent. Bizarrement, cette façon de faire donnait à Leo l’impression d’être en Angleterre, où lorsqu’un repas de famille était organisé, tout le monde se servait de ce qu’il voulait, dans les quantités qu’il voulait. Dans tous les cas, la table qui se tenait devant lui lui promettait qu’il n’irait pas dans sa future chambre sans se traîner par terre.

Un petit son de clochette retentit. « Ah ! Le dernier plat ! » Basil se dirigea vers le monte-plats, puis en sortit un poisson encore plus gros que le reste. Leo ne sut pas ce que c’était, mais il faisait au moins une cinquantaine de centimètres de long et une vingtaine de large. S’il ne s’évanouissait pas au premier quart du repas ce serait un miracle.

Lara arriva discrètement dans le dos de Leo et le prit par les hanches, le faisant sursauter comme rarement il l’avait fait. Elle se mit à rire « Alors, vous avez trouvé où vous alliez vous asseoir ? »

Leo tenta de reprendre son souffle sous le regard amusé de Stan. « On va prendre nos places habituelles, non ? Comme ça tu seras assise à côté de Leo. » Le félin fit un clin d’œil discret à la lutris, qui arbora un sourire malicieux sous le regard atterré du garçon.

Gregory arriva enfin et tous se mirent à table. Le maire s’assit en bout de table. Lara et Leo se mirent à sa droite, tandis que Basil Stan et Edgar étaient placés à sa gauche. Le chef de Lutricia déclara être heureux d’être entouré d’autant de belles personnes, ce à quoi Edgar répondit qu’il pouvait parler pour lui. Tout le monde se mit à rire, puis le début des hostilités furent lancées. Leo prit une cuisse de poulet accompagné de carottes cuites et de haricots, le tout baigné dans le jus de viande. Stan prit une part du grand poisson, de même que les Edelson, à l’exception de Basil, qui, avec Edgar, focalisa son attention sur le poulet rôti.

Lorsqu’il commença à manger, Leo constata amèrement que manger et surtout boire avec un assez long museau n’était pas bien évident. Gêné, il observa ses alentours, puis demanda à Basil des conseils pour manger – car il était le seul avec un museau relativement long. Le jeune chien se plia à l’exercice et donna quelques conseils, tout en s’amusant involontairement du jeune renard.

Une fois les bases maîtrisées, le repas put proprement commencer. Des échanges de bonnes paroles eurent lieu et Leo raconta à nouveau son extraordinaire arrivée sur l’île. Greg et Edgar lui posèrent quelques questions sur les eus et coutumes de son monde, ce à quoi il eut un peu de mal à répondre, n’ayant pas l’habitude de parler de choses aussi banales. Malgré tout, il réussit à captiver son audience lorsqu’il se mit à parler d’Internet et du formidable outil de communication que c’était.

***

Leo ne vit pas le temps passer, mais plus de deux heures s’étaient bel et bien écoulées. Tout le monde sans exception avait passé un bon temps. Même Basil était enthousiaste à l’idée de raconter ses exploits du match de la veille, à la grande surprise de son père et du reste de la tablée. Les plats avaient lentement mais sûrement diminué en taille. Deux saumons et un poulet avaient disparu, tandis que le grand poisson avait été à moitié mangé. Peut être était-ce parce qu’il avait pris son temps pour manger, mais le garçon n’avait pas la sensation qu’il allait devoir descendre les escaliers en roulant sur son ventre. Il n’avait plus faim, mais il pouvait encore manger si jamais l’opportunité se présentait.

« Au fait, on n’a toujours pas décidé de l’endroit où allait dormir Leo, non ? » demanda Edgar, curieux.

« Non, mais Leo pourrait dormir avec moi ! » déclara Lara spontanément. Leo se tourna vers la lutris, qui posa sa main sur la sienne. Elle lui fit un sourire non pas malicieux, mais totalement innocent pour une fois.

« Tu l’as vraiment adopté, on dirait ! Je savais que tu allais dire ça, et c’est pourquoi je suggère que l’on mette le matelas qui est dans ma chambre dans la tienne » Gregory avait un ton relativement ferme, mais une certaine hésitation, quasi-imperceptible fit bouger l’oreille droite de Stan. La mine de Basil s’assombrit.

« Mais ce n’est pas le… » Commença Edgar, qui fut interrompu par le hochement de tête grave de son hôte.

« Je pense qu’il est temps de tourner la page, surtout que Leo en aura plus d’utilité que mo… »

Basil de leva brusquement et frappa la table de son poing, surprenant tout le monde « Et pourquoi est-ce que Leo n’utiliserait pas un autre matelas !? On en a plein d’autres dans l’hôtel ! » Le garçon se mit à trembler.

Gregory tenta de rester calme « Basil, on en a déjà parlé tout à l’heure…

— Non, je refuse ! Je ne peux… Non, je ne peux pas… » Sa gorge se noua. « Non… »

Gregory se leva maladroitement de table et tenta de prendre son fils dans les bras, qui le repoussa avant de courir en direction des escaliers sous les vaines protestations de son père.

Leo vit la scène, choqué par ce revirement soudain. Il put entendre la porte d’en bas claquer sourdement. Instinctivement, son regard se posa sur Lara, qui semblait garder son calme, uniquement trahie par la forte pression qu’elle se mit à exercer sur la main du garçon.

Gregory se tourna vers les deux dieux. « Si vous pouviez vous occuper de déplacer le matelas… Je dois aller voir mon fils. »

Edgar se leva. « Je viens aussi… C’est en partie de ma faute, je me dois de l’aider. »

Gregory inclina la tête « Merci. Stan, je vous laisse en charge de ça donc ?

— Pas de soucis.

— Je suis… Désolé que tu aies eu à voir ça ce soir Leo, et j’aurais préféré qu’il en soit autrement. » Le maire commença à se diriger vers les escaliers. « Ça risque de prendre un peu de temps, donc je te souhaite la bonne nuit. Lara, occupe-toi bien de lui. »

Lara hocha la tête, puis son père et Edgar descendirent les escaliers. Seuls Leo, Lara et Stan restèrent dans la pièce, accompagnés d’un long silence inconfortable. « Bon… Eh bien je vais ranger tout ça alors. » déclara Lara pour briser la glace.

Stan lui fit un signe « Non, laisse, je m’en charge. Les restes, on les met où ?

— Euh… On va les conserver dans les fours, ça devrait être bon pour demain après-midi. »

Stan prit un air concentré « Ok, je vois. » Puis tout disparut de la table lorsqu’il claqua des doigts. « On fera la vaisselle plus tard. Là, il faut s’occuper de cette histoire de matelas… »

***

Leo, Stan et Lara sortirent peu après de la cuisine puis se dirigèrent vers la chambre de Gregory. La loutre ouvrit la porte « C’est celui-là ? » demanda Stan, pointant du doigt le matelas qui trônait au dessus du bassin. Lara hocha de la tête. « Bien. Tu peux fermer la porte. »

Le groupe se dirigea ensuite vers la chambre de Lara et entrèrent. Stan regarda les alentours et pointa du doigt le bord gauche du bassin, proche de la porte menant aux toilettes. « Hum… Je pense qu’il peut aller là, il y a de la marge de manœuvre jusqu’à la porte là. Attention, ne bougez pas. » Le dieu claqua des doigts et de nulle part sortit un matelas. Heureusement, il était suffisamment grand pour laisser à Leo la possibilité de bouger dedans librement, mais était suffisamment petit pour ne pas déborder sur le bassin. « Bon, eh bien c’est fait. Vous restez ici et tentez de dormir, je vais aller voir comment se porte Basil. »

Lara protesta « Je veux venir avec toi ! C’est mon frère après tout ! »

Stan refusa poliment « Je suis désolé, mais on ne va pas laisser Leo seul. Et je préfère qu’il ne vienne pas tout de suite, si tu vois ce que je veux dire. » La loutre fit un ‘oh’ compréhensif, mais quelque peu déçu. « Et en plus je suis sûr que vous avez encore plein de choses à vous raconter vous deux. » Stan jeta un regard en direction de Leo, qui ne comprenait pas grand chose à la situation. « Bon, j’y vais. Bonne nuit, vous deux. » Les deux adolescents lui répondirent, puis il sortit de la pièce, refermant la porte derrière lui.

Pendant un instant, il n’y eut qu’un long silence. Lara regardait le matelas posé là, tandis que Leo la regardait. « Tu ne veux pas l’essayer ? » demanda Lara, légèrement perdue.

« Hein ? Euh… » au vu du ton avec lequel elle avait dit cette question était plus une invitation à le faire qu’autre chose. Leo s’avança, Lara suivant derrière, puis ils s’assirent sur le matelas. Leo fut surpris par le moelleux de son lit et bascula en arrière, tombant dedans. Sans le vouloir, Lara se mit à sourire.

« Attends, une seconde, je reviens. » Elle se redressa d’un bond, puis monta en vitesse les escaliers. Leo regarda le plafond et entendit le bruit des planches craquer sous le poids de la fille. Elle était plus ou moins au dessus de la porte d’entrée. Une minute passa, des petits bruits de pas se firent entendre, puis Leo entendit trois pas assez distincts avant de voir une ombre tomber du plafond dans le bassin. Le garçon se leva pour voir ce qu’il se passait, puis lorsque Lara refit surface, il eut une vision d’horreur. La loutre ne portait rien…

Pendant dix secondes, l’esprit du garçon disparut, pour le laisser place qu’à une sorte de bruit blanc mental que tous ceux en état de choc peuvent entendre. Il laissa ses yeux voir sans observer le corps de la personne qui se dressait en face de lui. Petit à petit, il tenta de se ressaisir.

C’est juste une loutre. C’est juste une loutre avec des formes humaines, rien de plus, se persuada Leo, dont tous les poils sur le corps étaient dressés.

« Quelque chose ne va pas Leo ? » Demanda Lara.

« Oui… Enfin non… Oui… Euh… » Leo manqua de s’étouffer. Elle a des…

« T’es vraiment quelqu’un de bizarre, toi »

Parle pour toi… Leo toussa fortement.

Lara fit quelques tours dans le bassin, puis plongea. Elle ressortit quelques secondes plus tard avec quelques pierres, qu’elle posa sur le côté du bassin. Petit à petit, la lumière commença à faiblir, au grand soulagement du garçon. La loutre se mit sur le dos puis tendit son bras vers Leo « Tiens, prends ma main, ça m’évitera de dériver et de me cogner partout. »

Hésitant et légèrement tremblant, Leo la prit. Il espérait au plus profond de lui qu’elle n’essayerait pas de le tirer dans l’eau pour un bain de minuit non désiré, mais il n’en fut rien. Il la lâcha le temps de trouver une position confortable pour dormir et lutta contre le matelas avant de réussir à se coucher sur le ventre, le museau posé sur le côté et le bras droit tendu vers le bassin. « C’est bon, tu peux la reprendre. »

Lara lui reprit la main et jeta un dernier regard vers le garçon pendant que la lumière était encore présente.

« Au fait, je me posais une question depuis que je vous ai vu : pourquoi est-ce que Basil est un hundini ? »

La loutre se redressa et se posa sur le rebord. « Comment ça ? »

Leo sentit que ça allait être compliqué à expliquer « Hum… Comment dire… Bah quand je vous vois Gregory et toi et que je vois Basil, je me dis que…

— Oh. Tu veux dire que c’est bizarre que l’on soit des lutris et lui non ? » Leo hocha la tête. « C’est parce que ma mère est une hundini… Enfin, était… » Elle fit une pause d’une dizaine de secondes. Son regard était perdu dans le vide. Puis elle leva la tête. « Ça fait bizarre de te voir couché là-dedans. » dit la fille d’un air détaché. « Il appartenait à ma mère… »

C’est alors que Leo sentit le poids de la situation le frapper au visage. Il hésita à poser la question, mais il savait qu’elle était inévitable « Et donc ta mère est…

— Morte, oui. »

L’espace d’un instant, seul le bruit de l’eau coulant dans le bassin se fit entendre. La lumière des pierres continua de faiblir au point que l’obscurité totale n’était plus qu’à quelques minutes de là. « Elle est partie il y a un peu plus d’un mois lors d’un accident à Beayerd. Le jour où Stan est arrivé ici en fait. Une immense explosion que l’on avait pu entendre jusqu’ici… Si tu vois certains dirigeables voler dans le ciel, c’est elle qui a aidé à les faire. » Lara se mit à sourire. « C’est drôle, parce qu’elle aimait tellement les dirigeables… » Sa voix se fit de plus en plus incertaine. Leo sentit sa main être de plus en plus comprimée. « Enfin… Au moins on sait qu’elle continue à vivre… Ailleurs… »

Même si Leo ne le vit pas, il savait que Lara était en train de pleurer. Difficilement, il réussit à dégager son bras gauche et à posa son autre main sur celle de la fille, la caressant maladroitement.

Leo était épuisé par cette journée mouvementée, mais tenta de rester éveillé le plus longtemps possible. Au bout de deux minutes, Lara dit d’une voix faible, mais sincère « Merci. Merci pour tout ce que tu as déjà fait pour moi et ma famille. »

Leo n’arrivait pas à comprendre, il n’avait rien fait de spécial pourtant. Un ‘hum’ curieux lui échappa. « Avant que tu arrives, Basil était dévasté… Pas même l’aquachorda ne lui procurait du plaisir. Et pour la première fois depuis qu’elle est partie il s’est mis à sourire. Je ne sais pas comment tu as fait, mais tu as réussi là où même Stan a échoué. Donc merci du fond du cœur, Leo. »

Leo sentit la poigne de Lara faiblir. Il fit un petit sourire. « Eh bien on va faire en sorte qu’il se mette à sourire plus souvent alors ! »

Le garçon ne reçut qu’un long silence, tant et si bien qu’il commença à se demander s’il n’avait pas dit une énorme bêtise. « Leo ? » Le ton de la fille était sérieux, mais légèrement craquelé

« Oui ?

— Tu peux te lever ?

— Euh… Oui ? » Sans se poser de question, il lâcha la main de Lara et s’exécuta.

Pendant cinq secondes il resta levé sans savoir ce qui allait se passer lorsqu’il entendit un grand bruit venant de l’eau, puis il sentit une étreinte humide. Il vit Lara le serrer de toutes ses forces, tant et si bien qu’il crut étouffer. « Merci. Merci merci merci merci merci ! » Des larmes coulaient et se mêlaient à l’eau, qui trempaient les vêtements du garçon. Lorsqu’il reprit ses esprits, Leo se libéra de son étreinte, uniquement pour pouvoir faire une accolade dans les règles de l’art, qu’elle accepta tout autant. La lumière, gênée par le spectacle se rétracta et laissa les deux adolescents dans l’intimité de l’obscurité la plus totale.

***

Et voilà pour cette version démo ! J’espère que ça vous avez pris autant de plaisir à la lire que moi de l’écrire. Si vous voulez plus de mes textes étranges et débiles, n’hésitez pas à revenir ici de temps à autres pour lire les aventures de Jun Kazehiko dans Les Chroniques de Loutre-Monde Eastern Tails ou bien vous abonner à la page Facebook officielle des Multiples Vies de Leo Davis, où je vous tiendrai très régulièrement informés de l’avancée des choses !

Passez une bonne journée, soirée,

Benjamin Beziat

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