Les Chroniques de Loutre-Monde – Eastern Tails : Épisode 6

Après s’être posés dans l’aéroport destiné aux nobles et dix minutes d’une marche incertaine, Rintaro et Akiji tombèrent sur le manoir des Sasaki. Il n’était pas plus grand que les autres à côté, bien au contraire, mais quelque chose rendait l’endroit bien plus menaçant. Rintaro était incapable de mettre le doigt dessus.

Haletant, l’épicier se rapprocha des gardes, qui tout naturellement s’interposèrent. « Bonsoir messieurs. J’ai besoin… » Un point de côté fit grimacer le vieux beayern. « Ouh la vache… De rencontrer Yukito… C’est urgent. »

L’un des gardes fronça les sourcils et fixa la manche arrachée. « C’est ça, Papy. Pour régler ses comptes, c’est avec les p’tites frappes… À moins que tu n’aies les thunes. Là, on parlera… Mais ça ne sera pas avec Yukito non plus. »

Rintaro soupira. Il se doutait bien qu’il allait se faire refouler. « Bon, écoutez… » Il prit le badge ensanglanté que lui avait confié la raion et le montra au garde, qui écarquilla les yeux. « Je dois immédiatement voir Yukito car ça concerne son fils. Il est entre la vie et la mort à l’heure où l’on parle ! »

Un sentiment de terreur s’empara du garde. « Mais… M-m-mais pourquoi ne m’en avez-vous pas parlé de suite !? Vite, venez avec moi ! »

Le garde ouvrit la grande porte du manoir et fit entrer les deux hommes.

D’un pas moyennement rassurés, ils traversèrent la petite cour menant aux portes de la résidence principale. Ils virent une bonne vingtaine d’hommes et femmes en noir et sentirent le poids de leurs regards.

Le garde qui leur servait de guide frappa à la porte et fut accueilli par une raion en noir, bien qu’avec un style vestimentaire différent. Plus de ceux des serviteurs personnels que de la garde. « Oui, Kentaro ?

— Maîtresse Fukuyo ! Ces deux hommes nous apportent de bien graves nouvelles. Il faut prévenir Maître Yukito au plus vite. » La raion leva un sourcil, surprise. « Ça concerne Maître Ryû !

— Oh. » Elle vit la manche déchirée du vieux beayern. « Venez avec moi, je vous conduis à lui immédiatement. »

Rintaro déglutit. Jamais il n’aurait imaginé en se levant qu’il entrerait dans le manoir du chef de clan yakuza le plus puissant de tout Johsei.

À sa grande surprise, l’architecture du manoir n’avait absolument rien de johseïte. Ici, les escaliers étaient en marbre et dominaient dans cette entrée. Il y avait des portes absolument partout, au point que c’était un miracle si un nouveau venu trouvait du premier coup la pièce qu’il cherchait et les murs étaient bâtis dans un matériau des plus solides. C’était une chance que le dernier tremblement de terre avait eu lieu il y a plus de cinq siècles de cela, autrement ce manoir coûterait beaucoup trop cher à retaper, pensa Rintaro.

La raion monta les marches quatre à quatre, le konijin trois à trois et le vieux beayern tenta tant bien que mal de suivre, au point qu’il se sentit coupable de faire attendre les deux autres au sommet de l’escalier.

Une fois en haut, ils prirent la troisième porte à droite.

La raion frappa.

« Oui ?

— Maître Yukito, des visiteurs viennent vous voir. C’est très très très important. »

Il ne fallut pas plus de dix secondes pour que la porte ne s’ouvre violemment, révélant un hundini au poil blond sombre, aux cheveux noirs et gris mi-longs et au cernes apparentes. « C’est à propos de votre fils » murmura la raion.

La plus grande des inquiétudes pouvait se voir sur le visage du hundini lorsqu’il vit le beayern à la manche arrachée.

Il fit signe au groupe d’entrer. La pièce était vide, à l’exception d’un rouleau posé au sol et de coussins contre le mur. L’un d’eux était placé au centre de la pièce, légèrement écrasé. Yukito referma discrètement la porte, puis se retourna. De son ton calme, il tenta de ne pas trahir son état d’esprit. « Que lui est-il arrivé !? »

Rintaro prit la parole. « Monsieur Sasaki, votre fils est hospitalisé dans notre village. Lui et ses deux gardes du corps sont arrivés couverts de sang. On ne sait ni pourquoi, ni comment, mais au vu de leurs blessures, ils ont sûrement été victimes d’une embuscade. »

La plus grande des terreurs pouvait se voir sur le visage du père. « Il n’est pas…

— Non. Ceci dit, son état est assez… » Il eut du mal à trouver le mot approprié. « Inquiétant. Je n’ai pas attendu d’avoir les détails avant d’aller vous voir, mais il semblerait qu’il ait été assez durement touché à la tête. »

Yukito écoutait le récit avec horreur, puis son regard se fit vide. Il tourna la tête en direction de la porte fermée, puis murmura. « Il ne faut pas que Chikayo soit au courant… » Il se tourna vers la raion. « Fukuyo. Dis à ma femme que j’ai une petite course à faire. Peu importe quoi, mais il ne faut absolument pas qu’elle sache ce qu’il se passe. Regroupe aussi une vingtaine d’hommes. Je me prépare et on part dans les cinq prochaines minutes. » Son regard se tourna vers les deux villageois. « Vous. Vous venez d’où ? »

Rintaro sursauta. « De Shiba, Monsieur. »

Yukito réfléchit durant deux secondes, puis son visage s’assombrit. « Je vois beaucoup trop bien où c’est… Attendez-moi dans la cour. Vous embarquerez avec moi et mes hommes à bord de mon dirigeable. C’est un des plus rapides du pays, donc on devrait arriver là-bas en moins de trois heures. »

Puis le hundini ouvrit la porte pour faire sortir ses invités, puis la referma hâtivement.

La raion fit un geste de la main. « Venez avec moi, je vous raccompagne jusqu’à la cour. »

Alors qu’il descendait lentement l’escalier en marbre, Rintaro entendit une porte s’ouvrir, puis vit Yukito partir en courant vers une autre pièce, dont il claqua la porte. Jamais le beayern n’aurait imaginé rencontrer cet homme… Et encore moins dans cet état.

yukito

***

Ryû Sasaki

Ryû se réveilla, confus. Les couleurs crépusculaires prises par les murs du bâtiment indiquaient que la journée était en train de toucher à sa fin, mais, étrangement, il ne put pas faire l’impasse qu’il voyait le côté droit de son museau. Il tendit sa main gauche devant son œil. Rien.

Puis il entendit quelqu’un se lever subitement d’un lit. « Maître Ryû !

— Ju… ri ? » Sa bouche était pâteuse. Il entendit les pas d’une seconde personne, mais fut incapable de voir les deux. Il voulut tourner la tête pour mieux les voir, mais fut immédiatement interrompu.

« Ne bougez pas la tête, Monsieur Sasaki. »

— Qu… Quoi ? Les souvenirs lui revinrent tel un torrent. Sa respiration commença à se faire hâchée.

« Maître Ryû !

— Monsieur Sasaki ! Calmez-vous. Tout va bien, vous êtes en sécurité ! »

Il fut incapable de les comprendre. Pourquoi ? Pourquoi pourquoi pourquoi !? « Pourquoi est-ce que je ne vois rien !? » le hundini se mit à paniquer.

« Ryû ! »

La raion parvint à passer outre le barrage du médecin et prit la main gauche du jeune homme.

« Tout va bien. On est en sécurité. Votre père va arriver sous peu.

— Mon… Père ? » Les souvenirs revinrent, de même que la douleur. Instinctivement, sa main gauche partit vers sa tête.

« Monsieur Sasaki ! » hurla le médecin.

Ryû sentit un morceau de tissu, différent du bandeau qu’il s’amusait à porter d’habitude. On aurait dit un bandage qui faisait obstruction à son œil. Il entreprit de l’arracher, mais fut de nouveau interrompu par le médecin, qui lui prit le bras.

« Non mais ça va pas !? Calmez-vous, bon sang !

— Laissez-moi… Faire !

— MAÎTRE RYÛ ! »

Le hundini s’arrêta immédiatement. De son œil droit, il vit la raion au bord des larmes.

« C’est… C’est inutile ! Votre œil…

— Nous avons tout essayé, mais nous n’avons rien pu faire… Je suis sincèrement désolé, Monsieur Sasaki. »

Il sentit son cœur s’arrêter. Non… Alors ça s’est vraiment passé…

D’autres souvenirs lui revinrent en tête. La plus grande des peurs s’empara de lui. « Où… Où est Iori ?

— Elle a été transférée dans une autre chambre. Ne vous inquiétez pas, elle va bien.

— La blessure était profonde, mais aucun organe vital n’a été touché… Elle s’en sortira ! » confirma Juri, sanglotante.

Ryû se sentit soulagé, mais ne put s’empêcher de ressentir la plus grande des détresses. Tout s’était passé tellement vite. Pourquoi ? Comment en étaient-ils arrivés là !?

[Épisode 7]




Instant making-of : Une des phrases que j’adore dire, c’est « Les apparences sont parfois trompeuses ». Et m’est avis qu’en lisant cet épisode, vous aurez compris que la nuance est un concept qui m’intéresse tout particulièrement, en plus de l’idée de jouer avec vous et vous surprendre au maximum. Pour le coup, je me demande combien d’entre vous ont vu venir ce que je vous avais concocté ici. Après, rassurez-vous, toute l’histoire ne repose pas uniquement sur ce retournement total de situation. Il y aura encore pas mal de scènes intéressantes à découvrir ♪

En ce qui concerne Yukito Sasaki, le personnage est lui aussi né de la vision d’une photo assez particulière, qui a déclenché un flot de réactions assez étranges :

yukito-sasaki-inspiration

Ainsi, en voyant cette image, non seulement j’y ai vu un chef de clan classe et respectable, mais aussi Hiroshi Yamauchi, un ancien président de Nintendo qui avait pour réputation d’être intransigeant et visionnaire… Et j’y ai aussi vu mon grand-père, que je n’ai hélas pas eu l’occasion de beaucoup connaître, mais dont je garde le souvenir d’un homme immensément charismatique. J’ai ajouté à ces trois éléments une petite touche personnelle et on se retrouve avec Yukito Sasaki.

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